Frantz Fanon, un psychiatre révolutionnaire dans l’Algérie coloniale

Les éditions de La Découverte publient des textes inédits de Frantz Fanon, réunis et commentés par Jean Khalfa et Robert Young. Connu pour son oeuvre de militant anticolonialiste ( « Peau noire – masque blanc », « les Damnés de la terre » …) Fanon doit l’être aussi pour ses écrits sur la psychiatrie. Formé à  Lyon puis exerçant en Algérie, il a fait partie des courants innovants de la psychiatrie moderne.

 Une vie si courte et si décisive (1). Cette idée accompagne la lecture du livre imposant que viennent de publier les éditions de La Découverte. Que l’on adhère ou pas aux convictions qui furent celles de Frantz Fanon, cet homme impose le respect par la puissance de son travail, sa lucidité et l’authenticité de son engagement. L’ouvrage contient sa thèse de doctorat, plusieurs articles qu’il a publié dans le journal El Moudjahid, durant les années de la guerre d’Algérie, le contenu de conférences qu’il a données en Afrique, de cours qu’il a assurés à  l’institut des Hautes études de Tunis, de mémoires de recherches menées lorsqu’il dirigeait le service psychiatrie de l’hôpital de Blida et deux pièces de théâtre, oeuvres de jeunesse qui éclairent la personnalité de l’homme d’avant son engagement politique, lorsqu’il était encore étudiant en médecine à  Lyon.

Dès l’introduction l’intention du livre est dévoilée: faire connaître le travail de Fanon en dehors du militantisme qui fit de lui une icone de la lutte contre le colonialisme et pour la liberté. Mais on s’aperçoit rapidement que chez lui tout est lié, il n’y a pas un discours d’une part et des actes d’autre part, tout marche d’un même pas.

Les premières lignes du livre l’assurent : pour Fanon, la vigilance constitue l’essence de l’être humain.  » Veyatif » dirait-on en créole. Une vigilance exigeante qu’il a choisie contre le choix sécurisant, mais faible, de  » l’obscurité sans conflit ». Fanon n’est pas adepte du  » oui c’est la paix » il a dit non a plusieurs reprises, chaque fois qu’il a été confronté à  ce dilemme que chaque homme ou femme peut rencontrer dans sa vie et qui consiste à  agir ou à  faire semblant d’agir en contradiction avec ses idées, et avec soi-même. Certains le peuvent, d’autres pas. Fanon fait partie de la deuxième catégorie.

Un psychiatre révolutionnaire dans l’Algérie coloniale

Dans son approche et sa pratique de la psychiatrie tout d’abord. Dans les années 1950 l’hôpital psychiatrique était encore considéré comme un lieu d’internement. Des patients souffrant de troubles mineurs pouvaient être pris dans un cycle infernal psychiatrique d’o๠ils ne sortaient plus. Dès la fin de ses études Frantz Fanon s’est intéressé aux courants de la psychiatrie remettant en cause ce modèle. Dès qu’il a exercé il a mis en pratique de manière expérimentale les principes de la socialthérapie pour tenter d’éclairer le lien entre neurologie et psychiatrie et entre psychiatrie et contexte social. Et plus précisément pour Fanon, le lien entre psychiatrie et société coloniale.

Lorsque Fanon arrive à  l’hôpital de Blida la médecine officielle de l’époque dans ce contexte colonial avait une conception très particulière de l’identité algérienne. Le titre d’un ouvrage de deux psychiatres de l’école dites « d’Alger », Antoine Porot et Jean Sutter, paru en 1939,  » Le primitivisme des indigènes nord africains. Ses incidences en pathologie mentale » donne le ton. Ces psychiatres écrivaient et argumentaient sans ciller, sur la « mentalité indigène » qui, selon eux, n’aurait pas disposé de la logique et de l’esprit critique permettant à  l’individu  » évolué » de résister à  ses facultés instinctives. Bref pour ces psychiatres coloniaux, les  » indigénes » sont des sortes d’enfants qui maîtrisent mal ou pas du tout leurs impulsions.

Fanon, martiniquais, psychiatre, anticolonialiste arrivait dans cette Algérie là , médecin et fonctionnaire de l’Etat . On comprend pourquoi son exigence et sa vigilance ont fait qu’il ne l’est pas resté longtemps. Cela étant, avant de démissionner et de rejoindre le mouvement d’indépendance algérien, à  l’hôpital de Blida, il a tenté d’agir et a réussi à  introduire quelques uns de ses principes en « socialisant » l’hôpital par la création d’un ciné-club, d’un journal, d’une association de musique, de rencontres sportives. Fanon s’intéressait beaucoup au foot-ball. Les textes publiés dans cet ouvrage montrent ce qu’il y avait de concret et de viscéral dans les engagements de Fanon :  » Vous savez on ne comprend qu’avec ses tripes, a-t-il un jour répondu à  l’un de ses collaborateurs Jack Azoulay.  » Il n’est pas question pour moi d’imposer de l’extérieur des méthodes plus ou moins adaptées à  la  » mentalité de l’indigène ». Il me faut démontrer plusieurs choses: que la culture algérienne est porteuse de valeurs autres que la culture coloniale; que ces valeurs structurantes doivent être assumées sans complexe par ceux qui en sont porteurs: les Algériens soignants et soignées … »

Fanon à  l’hôpital de Blida a constaté que les Européens réagissent à  la socialthérapie par le cinéma ou la musique , en revanche  » c’est un échec complet pour les hommes algériens ». D’o๠l’idée que ce n’est pas le cinéma ou la musique qui agissent pour ce qu’ils sont, mais parce qu’ils sont des  » instruments grâce auxquels les patients peuvent réapprendre à  imposer un sens aux éléments constitutifs d’un environnement. »

La musique et le cinéma ne figurant pas dans le cadre référentiel des patients algériens soignés à  Blida, ils étaient inopérants.  » Par quel trouble du jugement avons-nous cru possible une sociothérapie d’inspiration occidentale dans un service d’aliénés musulmans » notent Fanon et son assistant Jacques Azoulay. Les deux médecins partirent donc en quête des références adéquates pour une socialthérapie algérienne. Ce cheminement éclaire celui de Fanon, médecin occidental, formé à  Lyon, il a cédé à  un  » trouble du jugement » dans l’imbroglio colonial, puis s’est repris. L’ouvrage donne dans leur intégralité plusieurs textes sur ce sujet.

Les doutes de Fanon sur le caractère  » révolutionnaire » des religions
Les écrits inédits de Fanon, engagé pleinement et sans concession dans la lutte anticoloniale, montrent toutefois qu’il n’excluait pas le possible devenir despotique des sociétés postcoloniale. Cet aspect de sa pensée apparait peu dans ses écrits les plus connus. Ses propos politiques ont fait oublier que son but était la désaliénation des individus et des peuples. Là , il s’agit de la société coloniale mais le colonialisme n’est pas l’unique forme d’aliénation.

La correspondance échangé avec Ali Shariati, iranien, proche de Mossadegh, militant pour la nationalisation du pétrole iranien fait écho à  l’actualité de ce XXIem siècle puisque des mouvements politiques au nom d’une religion prétendent conquérir des pays et changer des sociétés. Fanon, dans les années 1950, soutient les mouvements nationalistes et anticolonialistes du monde et celui du Dr Mossadegh en Iran, qui d’ailleurs sera finalement vaincu, mais dans cette lettre à  Shariati il précise:  » Je souhaite que vos intellectuels authentiques puissent exploiter les immenses ressources culturelles et sociales cachées au fond des sociétés et des esprit musulmans, dans la perspectives de l’émancipation et pour la fondation d’une autre humanité ( …) Néanmoins, je pense que ranimer l’esprit sectaire et religieux entraverait davantage cette unification nécessaire et éloigne cette nation encore inexistante qui est au mieux une  » nation en devenir », de son avenir idéal, pour la rapprocher de son passé. C’est ce que je redoute toujours et qui m’angoisse dans les efforts des militants intégrés de l’Association des oulémas maghrébins – avec tout mon respect pour leur contribution à  la lutte contre le colonialisme culturel français. »

Fanon était un homme d’avenir, il se battait pour construire des sociétés en devenir, modernes et démocratiques et non pas des sociétés figés dans leurs traditions et leurs religions. Il percevait déjà  dans les mouvements de libération les écueils possibles.

Un regard sur la gauche française : la démocratie à  coup de bombe

Plusieurs articles du journal algérien El Moujahid attribués à  Fanon dans les années 1950 et jusqu’à  sa mort, sont publiés dans l’ouvrage. Ces articles n’étaient pas signés, ils étaient soumis à  un comité de lecture qui garantissait le maintien de la ligne politique du FLN. Une sorte de travail collectif en somme à  objectif politique et militant dont le style et le ton sont parfois lourds et emphatiques.

Dans  » Le testament d’un homme de gauche » publié dans le journal du FLN en avril 1958, Fanon évoque la disparition de Paul Rivet et là  encore ses propos font échos à  l’actualité de ce siècle et à  une gauche française, socialiste, qui finalement n’a pas beaucoup changé. Paul Rivet a été le premier élu du Front populaire en 1935, ami de Ho Chi Minh, il a été clairvoyant sur la question vietnamienne, rappelle tout d’abord Fanon et voilà  que cet  » homme de gauche » réputé anticolonialiste se braque sur la question algérienne. Pourquoi ?

Voici la réponse de Fanon: « Parce que de gauche et antifascistes des Français s’estiment en droit de diriger les autres peuples et de donner des leçons de démocratie même à  coup de bombe … » L’histoire n’est pas finie.

NDLR
(1) Frantz Fanon, né à  Fort-de-France en Martinique en 1925 meurt en 1961 dans un hôpital de Maryland (USA) o๠il était soigné pour une leucémie. Il avait 36 ans.

« Frantz Fanon, écrits sur l’aliénation et la liberté » aux éditions de La Découverte, 668 pages, 26 euros.

Textes réunis, introduits et présentés par Jean Khalfa et Robert Young