En traduisant  » Guerre », Confiant fait du créole une langue de plein exercice

Lire Céline, en français, n’est pas forcément aisé. Il faut aimer la langue et l’écrivain qui joue avec. Il l’embellit parfois, mais la maltraite aussi, la déconstruit et la triture, découd la grammaire et invente des mots selon son plaisir et son imaginaire. Il fait  » jazzer » la langue française.
Alors traduire Céline en créole est une aventure, tout comme le lire en créole, sans doute, ce que je n’ai pas encore fait. Raphaél Confiant s’est lancé dans l’aventure et l’a menée à bien. Dans un entretien que nous publions ci-dessous – paru précédemment sur le site https://fondaskreyol.org/ – l’auteur martiniquais avoue avoir failli abandonner, puis s’est repris.
A lire entre les lignes on comprend que cette traduction difficile est pour lui un jalon dans la construction du créole écrit. Traduire Celine, dit-il  » c’est faire du créole une langue de plein exercice ». Confronter l’écriture du créole, toujours en devenir, à un texte de Céline si complexe, exigeant et baroque est une gageure. Raphael Confiant auteur prolixe et travailleur acharné l’a réussie : il a traduit en une écriture jeune, l’ écriture patinée par le temps de l’un des auteurs emblématiques de la langue française.
Woulo bravo !

Cette traduction que s’approprie Céline peut ainsi être vue comme une « conquête » du créole, langue jeune, métisse, culturellement aux antipodes des valeurs céliniennes.
La couleur de peau, le racisme, l’antisémitisme, l’Afrique même, le colonialisme ne sont pas dissociables de la personnalité et du propos célinien. Dans ses pamphlets il s’est livré a des délires raciaux et racistes, antisémite il a dû fuir la France avec les Allemands à la fin de la deuxième guerre mondiale. Politiquement il s’est plus que compromis.
Par ailleurs, voyageur en Afrique il a déconstruit crûment le mythe civilisationnel du colonialisme mais sans adhérer à un  » progressisme  » si étranger au tragique célinien. Il décrit le colon « haineux et alcoolique » sans pour autant s’apitoyer sur le colonisé qu’il décrit « cupide et agressif ». Pour Céline le colonialisme est un théâtre de plus au sein cette humanité qu’il considère toujours tragique, comme une farce atroce, mais avec cette dose de dérision, d’humour , de cynisme et d’humanité mélés qui font – au-delà de tout le reste – le génie de l’auteur. A son actif disons que l’exotisme n’est pas possible chez Céline et qu’aurait-il dit du « doudouisme » ?
Il y a donc une sorte de plaisir en ce premier quart du 21em siècle à voir Céline traduit en créole et peut-être un juste retour des choses : Céline a bouleversé le français littéraire, académique en créant une sorte d’écriture parlée qui secoue la syntaxe tout en y greffant savamment le langage de la rue, ainsi en y songeant, Céline est peut-être plus proche du créole qu’il l’aurait cru lui-même.
D.L

Raphael Confiant : La difficulté à traduire le  » dialecte » célinien
Début d’année 2022, des milliers de pages inédites de Louis-Ferdinand CELINE ont été retrouvées dans des conditions assez rocambolesques. Parmi elles, les éditions Gallimard ont extrait un roman, Guerre, non révisé ou retravaillé par l’auteur mais qui présente toutes les caractéristiques et surtout qualités de l’écriture célinienne.
Dès sa publication en février dernier, ce roman a connu un succès de presse et de librairie considérable, poussant nombre d’éditeurs étrangers à en acquérir les droits de traduction. C’est ce qu’a fait Florent CHARBONNIER, patron de Caraibéditions, qui a sollicité l’écrivain martiniquais Raphaël CONFIANT pour en assurer la traduction en créole, traduction qui est parue le 06 octobre dernier. Nous avons rencontré celui-ci…

FONDAS KREYOL : Traduire Céline dans n’importe quelle langue est un défi. On imagine que pour le créole la tâche doit être encore plus difficile, non ?
R. CONFIANT : Terriblement difficile ! J’avais déjà traduit en créole L’Etranger de Camus, Pawana de Le Clézio, Cahier d’un retour au pays natal de Césaire et Un coeur simple de Flaubert, mais là, je suis tombé sur un os comme on dit vulgairement. J’avoue qu’à un moment j’ai failli laisser tomber. Tout abandonner quoi…
FONDAS KREYOL : Pour quoi cela ?
R. CONFIANT : Pour plusieurs raisons. D’abord, Céline écrit dans une langue, dans un français à lui et pas seulement au plan du style, ce qui est banal et est le cas de tous les grands écrivains, mais carrément au plan linguistique. Il chahute la syntaxe, bouscule l’ordre des mots, multiplie les phrases se terminant par des points de suspension et dont on se demande si elles ne sont pas inachevées. Sans même parler de l’utilisation de l’argot ou de termes créés de toutes pièces. Quand on aime la littérature et qu’on lit Céline, c’est réjouissant mais quand on doit traduire le dialecte célinien, surtout dans une langue comme le créole qui n’a pas encore accédé totalement à l’écrit, ça l’est beaucoup moins.
FONDAS KREYOL : Quelles difficultés rencontre le créole ?
R. CONFIANT : Eh bien, quand vous disposez d’une langue patinée par des siècles d’usage, pleinement littérarisée comme le français, le japonais, le russe ou l’arabe, vous, traducteur, vous pouvez vous permettre de jouer avec elle, de l’adapter aux singularités de l’écriture célinienne. Ce n’est pas facile mais c’est faisable et Guerre est d’ailleurs en cours de traduction en une bonne trentaine de langues. Mais quand vous avez une langue en construction, en chantier, comme le créole au niveau de l’écrit__je dis bien « au niveau de l’écrit »__, eh bien vous êtes forcément embarrassé. Céline déconstruit la syntaxe du français, or vous, traducteur créolophone vous vous efforcez de construire la syntaxe d’un créole écrit.
FONDAS KREYOL : En quoi la traduction est-elle importante pour le créole ?
R. CONFIANT : Pour une raison très simple et qui n’est pas spécialement liée au créole : traduire oblige une langue à sortir de sa zone de confort. Cette zone c’est le monde que cette langue est habituée à exprimer tous les jours. Pour le créole, c’est le monde de l’Habitation, le bèlè, le quimbois, les combats de coqs, le carnaval, la pharmacopée, la pêche etc…C’est pourquoi traduire en créole est beaucoup plus difficile que d’écrire en créole. Traduire oblige la langue à exprimer des réalités complètement étrangères à l’univers dans lequel elle évolue habituellement. Quand Jean-Pierre Arsaye traduit Maupassant, il doit plier le créole à la réalité française et quand je traduis Camus à la réalité algérienne de l’époque coloniale. Avec Ladjè-a, j’ai dû me coltiner la vie de soldats blessés dans un hôpital pendant la guerre 14-18, cela dans le nord de la France. Sortir de sa zone de confort permet à une langue de progresser.
FONDAS KREYOL : Est-ce que faire toutes ces traductions ne vous distrait pas de votre travail principal qui est avant tout celui d’un écrivain ?
R. CONFIANT : En effet ! Mais pour moi, le devenir de la langue créole est plus important que les romans d’un quidam appelé Raphaël Confiant. Ce qui ne veut pas dire que je ne m’applique pas à les écrire, au contraire ! Ne serait-ce que par respect pour mes différents éditeurs et mes lecteurs. Je sais bien que m’occuper du créole me vole du temps. Indéniablement ! Par exemple, rédiger le premier dictionnaire du créole martiniquais, publié en 2007, m’avait pris 12 ans et la deuxième édition, parue en cette année 2022, que j’ai « revue et augmentée » selon l’expression consacrée, m’a pris 15 ans. J’aurais pu, effectivement, utiliser tout ce temps pour peaufiner mes romans et mes essais ou fréquenter toutes sortes de salons littéraires, mais comme je ne vise pas le Prix Nobel, j’ai toujours préféré me mettre au service de cette langue que nous ont léguée nos ancêtres. Je vous rappelle que mes cinq premiers livres, entre 1979 et 1987, ont été rédigés en créole.
FONDAS KREYOL : Revenons à « Guerre ». De quoi parle ce roman ?
R. CONFIANT : La guerre qui est évoquée dans ce roman est celle de 14-18, la Première Guerre Mondiale à laquelle Céline a participé comme simple soldat et au cours de laquelle il a été assez sérieusement blessé. L’essentiel du récit se passe dans un hôpital militaire où le personnage principal est recueilli avec d’autres soldats et soigné par des infirmières lubriques. Le lecteur découvrira de quoi il s’agit exactement. C’est à hurler de rire et de dégoût tout à la fois. Du pur Céline en fait ! De temps à autre, Céline et un autre blessé, Cascade, qui sera fusillé pour s’être volontairement mutilé pour ne pas être envoyé sur le front, font une escapade clandestine au centre d’une petite ville où stationnent des bataillons anglais, belges et français. Cascade, qui obligeait son épouse à se prostituer avant-guerre, la fera venir dans cette ville pour continuer son « métier ». Bref, il vaut mieux que le lecteur découvre tout cela de lui-même… C’est hilarant, dégoûtant, surprenant, excitant ! Un vrai plaisir à lire mais un sacré chemin de croix que de traduire ce texte.
FONDAS KREYOL : Céline est connu pour son antisémitisme viscéral qu’il exprime dans des pamphlets d’une rare violence. Pendant la deuxième guerre mondiale, il avait même pris le parti des nazis. N’est-ce pas un peu gênant de le traduire ?
R. CONFIANT : Je me suis, en effet, posé cette question mais d’une part, l’oeuvre de Céline est traduite en hébreu et publiée en Israël depuis 1994. Cela aux éditions Am Oved qui sont le Gallimard local. D’autre part, il n’y a pas une seule fois le mot « Juif » dans Guerre. Par contre, il y a deux fois le terme « bougnoule » pour désigner un adjudant marocain et « nègres » à propos de tirailleurs sénégalais. D’autre part, Guerre sera bientôt traduit en une trentaine de langues et donc pourquoi pas en créole ? Et puis, faut-il rappeler que son célèbre Voyage au bout de la nuit a été traduit en tchèque, en vietnamien, en polonais, en italien, en russe, en anglais, en espagnol etc…
FONDAS KREYOL : Quelles traductions de Guerre sont déjà parues à la date d’aujourd’hui ?
R. CONFIANT : Figurez-vous que je cherche à le savoir tous les jours en farfouillant le Net mais je n’ai encore rien trouvé. Si ça se trouve ma traduction créole pourrait bien être la toute première. On verra bien dans les semaines à venir…

Lire le résumé en créole et le résumé en français
Ladjè-a comporte une préface détaillée de Raphaël Confiant sur l’art et la méthodologie de traduire les classiques de la littérature française en créole et plus particulièrement sur les difficultés rencontrées pour traduire Céline et son style unique si particulier.
Résumé en créole : Adan sé maniskri Louis-Ferdinand Céline la éti yo viré-touvé a té ni an boul dé-san-senkant fey-papié ki sé an roman ki ka pasé adan Les Flandres pannan Bidim Ladjè a. Epi transkripsion maniskri-tala ki pa ritravay, ki matjé apochan dé lanné apré Voyage au bout de la nuit (1932) té paret, an mòso fondal-natal adan ev matjè-a ka tijé gran jou. Davwè Céline, ant rakontaj-lavi ek liv imajinasion, ka lévé an vwel asou lespérians fondal lekzistans-li : dépotjolay kò’y ek lespri’y la asou larel-goumen an, adan « labatwè toutwonlatè a ki vini dekdek la ». Nou ka suiv konvalésans brigadié Ferdinand dépi lè-a éti, apré i té trapé an bles sérié menm, i viré pwan lakat asou savann-goumen an jik lè i bay-alé Lonn. Adan lopital Peurdu-sur-la-Lys la éti an enfimiez ki ni vis nan kò’y té ka otjipé di’y, Ferdinand vini bon konpè an mako, Bébert, i fè zwel-séré épi lanmò ek i ka kaskod épi ladestiné-a ki té prévwè ba’y la jis a moman-tala. An lépok brital dézilizion ek an priz konsians matjè-a poko jen té abòdé adan kanman an rakontaj litérè ka aparet isiya adan limiè pli kri’y. Ven lanné apré 14, lè-pasé, « toujou boulé épi loubliyans », ka pwan « ti mélodi nan chimen ki pèsonn pa té mandé’y ». Men i ka rété vivan, enposib pou bliyé, ek Ladjè-a ka témwayé di sa otan ki larestan sé liv Céline la.

Résumé en français : Parmi les manuscrits de Louis-Ferdinand Céline récemment retrouvés figurait une liasse de deux cent cinquante feuillets révélant un roman dont l’action se situe dans les Flandres durant la Grande Guerre. Avec la transcription de ce manuscrit de premier jet, écrit quelques deux ans après la parution de Voyage au bout de la nuit ( 1932), une pièce capitale de l’oeuvre de l’écrivain est mise à jour.
Car Céline, entre récit autobiographique et oeuvre d’imagination, y lève le voile sur l’expérience centrale de son existence : le traumatisme physique et moral du front, dans  » l’abattoir international en folie ». On y suit la convalescence du brigadier Ferdinand depuis le moment où, gravement blessé, il reprend conscience sur le champ de bataille jusqu’à son départ pour Londres. A l’hôpital de Perudu-sur-la-Lys, objet de toutes les attentions d’une infirmière entreprenante, Ferdinand, s’étant lié d’amitié avec le souteneur Bébert, trompe la mort et s’affranchit du destin qui lui était jusqu’alors promis. Ce temps brutal de la désillusion et de la prise de conscience, que l’auteur n’avait jamais abordé sous la forme d’un récit littéraire autonome, apparaît ici dans sa lumière la plus crue. Vingt ans après 14, le passé  » toujours saoul d’oubli » prend des  » petites mélodies en route qu’on ne lui demandait pas ». Mais il reste vivant, à jamais inoubliable, et Guerre en témoigne tout autant que la suite de l’oeuvre de Céline.

Publié par Carïbéditions
– Titre : Ladjè-a (traduction du roman Guerre)
– Auteur : Louis-Ferdinand Céline
– Traducteur : Raphaël Confiant
– Prix TTC métropole : 20,00 €
– Public : Tout public
– Format : 130 X 200 mm
– Paginations : 240 pages

Auteur/autrice : perspektives

Didier Levreau, créateur en 2010 du site Perspektives, 10 ans d'existence à ce jour

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