Québec – France Le tabou de l’identité nationale

Eric Bédard est québécois, diplômé de l’université MacGill et de l’IEP de Paris, il enseigne à  l’école supérieure de formation à  distance de l’université du Québec. Il porte un regard sur son pays et les relations avec la France, cette  » Mère patrie » en recul face à   » l’américanité ». « L’histoire est une quête », dit-il, qui permet de se connaître et de se construire. ( Cet entretien est paru sur le site form-idea.com que nous remercions)

 Pourquoi l’enseignement de l’histoire est-il important selon vous ?

Il y aurait beaucoup à  dire ! Mais j’insisterai sur deux grandes missions. La première, évidente, est  » culturelle « . L’étude du passé est une source inouïe de connaissances. L’histoire nous apprend en effet beaucoup de choses sur les hommes et la société. En quoi ces connaissances nous font-elles grandir ? C’est qu’elles nous permettent de situer nos peurs, nos angoisses mais aussi nos aspirations et nos espoirs dans un continuum plus large… Cette mise à  distance, par l’étude du passé, ou par la philosophie ou la littérature, c’est l’essence même de la culture … Une personne  » cultivée » est capable de « relativiser » les malheurs du présent ; elle est généralement plus prudente lorsque vient le temps d’envisager des transformations globales de la société. La seconde mission est  » identitaire ». Le mot gêne car il est trop souvent associé au repli … Or, on n’y échappe pas : l’histoire est une quête des origines, une quête de soi. Une quête qui peut évidemment prendre plusieurs formes. Généalogique pour les uns, nationale pour les autres. Dans tous les cas, il s’agit de comprendre les événements et les déterminants sociaux, politiques ou économiques qui nous ont permis de devenir ce que nous sommes.

Dans un article du Devoir, on vous qualifie d’historien conservateur. Trouvez-vous ce qualificatif juste ?

Il est juste mais à  la condition que ce soit moi qui définisse le mot « conservateur » ! Au Québec, on assimile généralement le conservatisme au néolibéralisme, c’est-à -dire au désengagement de l’Etat, à  l’individualisme le plus échevelé, à  une forme détestable de désengagement vis-à -vis du collectif. On associe aussi le conservatisme au traditionalisme moral, au retour des femmes à  la maison, au  » rejet-de-l’Autre » et à  la xénophobie. Si je me garde bien de démoniser les uns et les autres, je ne me reconnais ni dans le premier camp, ni dans le second.

Mon conservatisme renvoie surtout à  une vieille sensibilité philosophique. Celle d’un Burke ou d’un Chateaubriand. Ou d’un Alain Finkielkrault. Je me méfie de tous les  » progressismes » qui affichent leurs certitudes sur le sens de l’Histoire. Je me méfie de ceux qui nous invitent à  tourner le dos au passé, à  renier tous nos héritages au nom de leur idéologie. On les retrouve autant dans la gauche multiculturelle que dans la droite libérale et mondialiste.

Ce qui caractérise le conservateur, c’est son rapport au passé. Son attitude en est une de révérence, de respect et d’humilité pour ce que les générations antérieures ont construit et nous ont légués. Le conservateur se soucie beaucoup de transmission et des institutions qui la rendent possible : notamment l’école et la famille. Le conservateur croit que ce qui permet à  une nation d’exister et de durer, ce ne sont pas seulement des lois ou le marché, mais un sentiment filial, une foi dans quelque chose de plus grand.

Les Québécois connaissent-ils leur histoire ?

Difficile d’être catégorique sur un tel sujet ! J’ai le sentiment que les Québécois ne sont pas plus ignorants que les autres Occidentaux. Ce qui nous distingue cependant, c’est que, contrairement aux Européens ou aux Américains, notre passé a été somme toute assez paisible,  » sans histoire ». Pas de guerre civile ni de révolution, sauf  » tranquille « . Pas d’oncles qui ont fait la résistance ou combattu au Vietnam ; pas ou très peu de traumatismes familiaux liés à  la grande Histoire du monde. L’histoire occupe moins nos esprits qu’ailleurs, elle est moins omniprésente. Cela peut nous rendre plus candide, ce qui n’est pas nécessairement une mauvaise chose !

Mais je crois que notre devise nationale  » Je me souviens » reste pertinente. Le précédent gouvernement fédéral voulait changer le nom d’un important pont dans la région de Montréal. Il était question de troquer (Samuel de) Champlain, le fondateur de Québec et grand explorateur, pour Maurice Richard, une étoile du hockey. Or les Québécois s’y sont massivement opposés. J’y vois une sorte de fidélité à  l’histoire longue.

Etre Québécois, qu’est-ce que cela signifie de nos jours ?

Cela signifie essentiellement parler français et/ou se sentir solidaire d’un combat nécessaire pour protéger cette langue et cette culture dans un environnement qui lui est étranger, parfois hostile. On peut habiter au Québec, exercer son droit de vote, payer ses impôts mais ne pas se sentir Québécois.

Est-ce qu’on enseigne la même histoire du Canada en Ontario et au Québec ?


Au Canada, l’éducation est une compétence qui relève des Etats fédérés, ou ce qu’on appelle plus communément chez nous des « provinces ». Depuis longtemps, certains Canadiens militent pour un  » manuel unique » et rêvent qu’on enseigne un seul et grand récit canadien qui serait transmis d’un océan à  l’autre. Les Québécois, pour des raisons évidentes, on toujours résisté à  cette homogénéisation.

Au Canada, il y a deux langues officielles bien différentes : une germanique, l’anglais, l’autre latine, le français. Est-il possible de construire une identité canadienne sans que les gens soient bilingues ou sans que le français disparaisse ?
J’en doute vraiment. Le combat des francophones dans le reste du pays est héroïque mais les taux d’assimilation donnent le vertige. Ces franco-canadiens parlent un français infesté de mots anglais, leur syntaxe est souvent calquée sur l’anglais. Ils sont fiers de leurs origines françaises mais ne parlent leur langue qu’à  la maison, et encore.. Seuls les Acadiens du Nouveau-Brunswick ont la robustesse d’une société globale. Je respecte beaucoup ces volontés de persister, malgré l’immense défi que cela représente.

Je constate que quelque chose s’est brisé, durant les années 1960, entre les Québécois et ces Canadiens français des autres provinces. Ces derniers ont souvent perçu le souverainisme comme une forme de trahison. Cette rupture a provoqué des blessures très profondes, une hargne, du ressentiment. Ce n’est pas un hasard si Paul Desmarais, défunt grand magnat de la finance et propriétaire de médias, franco-ontarien d’origine, a été l’un des plus farouches adversaires du souverainisme.J’aimerais que notre génération, ou celle qui suivra, puisse rebâtir les ponts. Souveraineté du Québec ou pas, notre situation de francophones en Amérique du nord est très précaire. Il serait préférable de travailler ensemble plutôt que de nous déchirer.

Pour revenir au fond de votre question, je crois que le projet d’un Canadien bilingue, d’un océan à  l’autre, autre legs du trudeauisme, était une utopie – ou une tactique pour contrecarrer le discours souverainiste et/ou nationaliste. Ce projet n’était tout simplement pas réaliste, vu le déséquilibre des forces en faveur de l’anglais. Il aurait mieux valu s’inspirer de la Suisse ou de la Belgique – qui ont aussi leur lot de problèmes. Les Suisses et les Belges ont certes des élites bilingues et polyglottes mais les juridictions particulières fonctionnent dans une seule langue.

Le Canada est-il condamné à  être un pays divisé ad vitam aeternam ?

Depuis 1982, le Canada s’est complètement refondé. Avant, le Canada était une construction un peu fragile, développée par des régions, des  » provinces « , des cultures nationales distinctes qui admettaient d’emblée leurs différences et tentaient des compromis. Ces régions et ces cultures nationales partageaient une sensibilité assez conservatrice et  » anti-américaine « , pour faire court.

Le Canada de 1982 s’est mué en pays d’avant-garde, en phare pour l’humanité par la magie de son multiculturalisme d’Etat. Pour les Libéraux de Justin Trudeau, le Canada, c’est l’humanité réconciliée avec elle-même. Cette nouvelle représentation de soi fait de l’indépendantisme québécois une régression moralement condamnable, un frein à  la grande marche de l’Histoire. Cette situation verrouille toute réforme constitutionnelle. Le Canada trudeauisé propose l’utopie d’un monde fraternel sans frontières. Je vois mal comment ce Canada-là  pourra un jour reconnaître la justesse des aspirations québécoises.

Quel serait l’intérêt pour le Québec d’être un état indépendant ?

Un vieil historien, Maurice Séguin, répétait que  » vivre, c’est agir par soi « . L’Etat souverain reste le meilleur outil pour assurer à  un peuple, sa pleine liberté collective et sa capacité de faire ses propres choix. Etre  » souverain « , c’est refuser l’assujettissement à  une majorité qui communie à  une autre histoire. L’indépendance n’est pas une médaille offerte seulement aux premiers (ou aux derniers) de classe. Demandez aux Lettons, aux Slovaques, aux Norvégiens ou aux Islandais, des peuples de petite taille, s’ils accepteraient de revenir en arrière et de renoncer à  leur indépendance ?! L’indépendance, comme la liberté, est un bien en soi. Le bien le plus précieux pour un peuple. Elle n’a pas, selon moi, à  être annexée à  un  » projet de société « , de gauche ou de droite.

Après deux référendums perdus et l’arrivée de Justin Trudeau au pouvoir, le rêve indépendantiste est-il bien fini ?

L’aspiration indépendantiste me semble toujours très légitime. Je m’y suis beaucoup engagé dans ma jeune vingtaine comme je le raconte dans « Année de ferveur 1987-1995 » ( aux éditions Boréal, 2015). Se réalisera-t-elle un jour ? Je ne sais pas. Certains matins, je crois que j’ai vécu une fin de cycle historique, qu’un élan s’est rompu, que nous avons raté une occasion incroyable. D’autres matins, je me rappelle que l’histoire n’est pas écrite à  l’avance, que les retournements sont possibles, que du néant peut parfois surgir des événements complètement inédits. C’est ce qu’on appelle, la « contingence » de l’histoire.

Dans un cas comme dans l’autre, je me dis qu’il faut poursuivre le combat québécois. Mais notre temps mondialisé, sceptique face aux ancrages nationaux, n’est pas très propice à  ce genre de combat. J’ajoute que le Québec français fait peu d’enfants et que nous comptons sur les immigrés pour accroître notre population. Pour des raisons évidentes, ces nouveaux arrivants n’ont pas le même rapport à  la langue que nous, Québécois de vieilles familles. Ils sont également invités à  prêter serment à  la reine Elisabeth et à  célébrer le multiculturalisme canadien, une doctrine d’Etat depuis 1982. J’aimerais croire que nombre d’entre eux, même s’ils deviennent de fiers Canadiens, accepteront de défendre la « différence » québécoise. Mais la partie est loin d’être gagnée.

On sait qu’aujourd’hui, les gens lisent de moins en moins de livres. Est-ce la raison pour laquelle vous êtes passé à  l’audiovisuel ? Quel est le but de vos émissions ?

Les médias sont une formidable caisse de résonnance. J’y vois une belle vitrine pour l’histoire, d’o๠ma participation à  des séries télévisées. Je crois qu’il existe un grand intérêt pour le passé, le nôtre et celui du monde en général. Je rêve que des chaînes publiques diffusent d’ambitieuses séries documentaires aux heures de grande écoute. Les jeunes historiens biens formés sont nombreux. Plusieurs, je pense à  Laurent Turcot, à  Catherine Ferland, à  Benoît Grenier, sont d’excellents communicateurs. Je trouve qu’ils acceptent plus facilement que leurs devanciers de partager leurs savoirs devant les caméras ou à  la radio, et je m’en réjouis. Nous devons nous soucier du public, de ses go ûts, de ses intérêts. A l’écrit, nous ne devrions pas à  hésiter à  sortir des cercles savants, à  renouer avec le récit ou la biographie. C’est pour cette raison que j’ai accepté d’écrire  » L’Histoire du Québec pour les Nuls » ( First, 2012) un livre qui, visiblement, tombait à  point, pour beaucoup de gens.

Les Québécois sont-ils toujours attachés à  une relation privilégiée avec la France ?
De moins en moins … Les jeunes Québécois rêvent davantage d’aller étudier aux à‰tats-Unis, o๠les diplômes sont désormais plus prestigieux que ceux des grandes écoles françaises. Il faut dire que mes quelques amis qui ont complété leur thèse en France sont unanimes : l’université française est en lambeau. Les professeurs plus connus dirigent trop d’étudiants ; ils n’ont donc pas le temps d’encadrer convenablement leurs doctorants. Quant aux gouvernements québécois, surtout libéraux, ils n’y tiennent plus beaucoup. Les beaux jours de cette relation privilégiée sont dernière nous. Il fallait entendre le discours de Philippe Couillard prononcé à  l’Assemblée nationale lors de la dernière visite du président Hollande. Un discours sans panache ni épaisseur historique, digne d’un président de chambre de commerce.

Mais il y a plus. Je constate que la France n’est tout simplement plus une référence chez les intellectuels québécois – je tente d’en faire la démonstration dans le prochain numéro de la revue Vingtième Siècle (no 129, janvier-mars 2016). Autrefois, on tirait une certaine fierté de ses origines françaises. La France était le vaisseau amiral d’une grande civilisation qui avait marqué le monde et qui continuait de l’influencer. On a critiqué la politique française de Louis XV, reproché à  Choiseul son  » abandon ». On ne s’est pas privé non plus de critiquer ces  » mozzi françâ « , parfois pointilleux et arrogants. ! Mais la France, et sa capitale Paris, avec sa culture rayonnante, ses artistes mondialement connus, ses intellectuels si stimulants, elle inspirait le respect. Ce respect semble s’être émoussé. Historien, politologues et sociologues sont catégoriques : la France ne nous aurait légué rien de bon.

Son ancien régime louis-quatorzien serait à  l’origine de notre rapport trouble à  la démocratie disent les uns ; son modèle républicain, sa manière de considérer la laïcité, serait source d’exclusion, répètent les autres. Nos intellectuels n’en n’ont que pour les penseurs anglo-saxons libéraux ; leur rejet, voire leur  » haine  » de la France est à  peine dissimulée. Le plus grand nombre associent  » modernité » à   » américanité ». On croit s’être libéré de l’ancienne mère-patrie. On s’est au contraire couper d’une référence. J’y vois un appauvrissement.

Etes-vous une personne optimiste ?
Je crois sincèrement que oui ! Mais, au risque de vous surprendre, j’essaie de ne pas me raconter d’histoires. J’essaie de conserver toute ma lucidité. Le Québec et la France ont traversé de grandes épreuves. Mais nous sommes toujours là  pour en parler, et en français. Ce qui m’inquiète le plus, c’est l’idéologie du déracinement, ce fantasme de l’individu auto-engendré, sans patrie et sans famille, qui vit au jour le jour, erre sans but, comme les personnages de Michel Houellebecq. Ce qui m’inquiète, c’est l’idéologie de cet individu-consommateur qui carbure aux modes éphémères, parfait candidat pour les  » études de marché  » des  » grandes marques « .

Ce qui m’inquiète, c’est cette alliance entre les puissants défenseurs d’un libéralisme économique sans foi ni loi, qui souhaitent asservir les à‰tats, étendre leur emprise sur un monde de plus en plus homogénéisé par leur propagande publicitaire, et les adeptes d’un libéralisme libertaire et soixante-huitard qui se sont données comme mission de détruire toutes les vieilles institutions plus traditionnelles qui prescrivaient des lignes d’autorité  » verticales  » (ex. la famille, l’école, la nation), lesquelles permettaient la transmission de la culture. Remarquez comme ces deux courants nous martèlent le même discours sur la  » fin de l’histoire  » ; remarquez comme ces deux courants réduisent la politique à  de l’administration, à  de la gestion ; remarquez comme les uns et les autres relèguent les grandes questions de fond à  de l’expertise technique ou à  des enjeux strictement juridiques. Ces libéraux nous confinent à  l’impuissance et au fatalisme.

Si vous pouviez rencontrer un personnage historique, lequel choisiriez-vous ?

Charles de Gaulle, évidemment ! J’admire son sens de l’histoire, son volontarisme, sa capacité à  s’adapter aux circonstances, la haute idée qu’il se faisait de son pays, sa capacité à  prendre des décisions difficiles et à  les assumer jusqu’au bout. J’admire aussi son panache et son humour. Oui, son humour ! Il en avait beaucoup, apparemment.

NDLR
(1) Docteur en histoire de l’Université McGill, diplômé de l’Institut d’à‰tudes Politiques de Paris et professeur à  la TELUQ, l’école supérieure de formation à  distance de l’Université du Québec, à‰ric Bédard est l’auteur de Les Réformistes. Une génération canadienne-française au milieu du XIXe siècle (Boréal, 2009) et de Recours aux sources. Essais sur notre rapport au passé (Boréal, 2011). Vice-président de la Fondation Lionel-Groulx dédiée à  la promotion de l’histoire du Québec, il n’a jamais caché ses convictions souverainistes. En septembre 2015, il a fait paraître Années de ferveur, 1987-1995. Récit d’une jeunesse militante (Boréal).Soucieux de mieux faire connaître l’histoire du Québec, à‰ric Bédard a publié L’Histoire du Québec pour les Nuls (First, 2012), collaboré à  plusieurs séries télévisées et animé des émissions consacrées à  l’histoire et aux essais québécois sur la chaîne MAtv. Il a également été chroniqueur au Journal de Montréal/Québec et collabore régulièrement à  l’émission Aujourd’hui l’histoire diffusée sur la première chaîne radio de Radio-Canada.

Auteur/autrice : perspektives

Didier Levreau, créateur en 2010 du site Perspektives, 10 ans d'existence à ce jour