Qu’est ce que la politique, puisque les hommes ne sont pas des anges ?

Le titre est partiellement emprunté à  Hannah Arendt. Mais à  quoi sert la politique ? Une réponse optimiste inspirée par cette philosophe est celle-ci : la politique doit tendre à  associer à  la multiplicité et la diversité des hommes, la liberté et l’équité. Quand ils fonctionnent bien les systèmes politiques organisent ces grands équilibres, mais quand ils fonctionnent mal ? En ces temps très politiques, nous proposons à  votre réflexion quatre extraits d’Hannah Arendt, Barak Obama, Michel Bakounine et Nicolas Machiavel.

 Pour prendre un peu de recul en ces temps électoraux et nourrir la question,  » qu’est-ce que la politique ?  » nous sommes allés chercher dans l’oeuvre d’une philosophe, d’un président des Etats-Unis, d’un théoricien de l’anarchisme et d’un Italien du 16em siècle. Le plus ancien n’est pas le moins d’actualité. Alors que chaque candidat au suffrage universel en appelle à  nous pour  » sauver le pays  » que faut-il croire dans tout ça et en qui faut-il croire ?

Hannah Arendt (1)
 » La politique entendons-nous dire est une nécessité impérieuse pour la vie humaine, qu’il s’agisse de l’existence de l’individu ou celle de la société. L’homme ne vivant pas en autarcie, mais dépendant des autres pour son existence même, il doit avoir un souci de l’existence qui concerne tout le monde, sans lequel précisément la vie commune ne serait pas possible. La tâche et la fin de la politique consistent à  garantir la vie au sens le plus large. Elle permet à  l’individu de poursuivre ses objectifs en toute tranquillité et en paix, c’est à  dire sans être importuné par la politique – peu importe de savoir dans quelle sphère de vie se situent ces objectifs que la politique est censée garantir : il peut s’agir au sens de l’Antiquité, de permettre à  un petit nombre de s’occuper de philosophie ou bien encore au sens moderne, de garantir à  la multitude la vie, un gagne-pain et un minimum de bonheur. En outre, étant donné, comme l’a remarqué un jour Madison, que dans cette communauté on a affaire à  des hommes et non pas à  des anges, le souci de l’existence ne peut s’effectuer que par l’intermédiaire d’un Etat qui possède le monopole de la violence et qui empêche la guerre de tous contre tous … »

Hannah Arendt fait référence dans ce texte à  James Madison dont les textes publiés dans Le Fédéraliste, dans les années 1788 aux Etats-Unis, assuraient la promotion de la nouvelle constitution des Etats-Unis d’Amériques naissants. La question qui se posait alors aux Américains était de savoir comment organiser un Etat puissant sur un territoire aussi vaste.

Voici ce qu’écrivait James Madison:  » Si les hommes étaient des anges, il n’y aurait besoin d’aucun gouvernement. Si les anges devaient gouverner les hommes, il n’y aurait besoin d’aucun contrôle externe ou interne sur le gouvernement. La grande difficulté, s’agissant d’élaborer un gouvernement qui doit être administré par des hommes sur des hommes est la suivante :  » Il faut d’abord habiliter le gouvernement à  contrôler les gouvernés et ensuite l’obliger à  se contrôler lui-même. »

Barack Obama (2)
« Apparemment, il y a encore des gens à  Washington qui voit dans la politique un moyen de devenir riche et, s’ils ne sont généralement pas assez stupides pour accepter des sacs de petites coupures, ils sont tout à  fait disposés à  dorloter les donateurs jusqu’à  ce que le moment vienne de passer à  la pratique lucrative du lobbying en faveur de ceux pour qui ils ont auparavant légiféré. »

 » Le plus souvent toutefois ce n’est pas de cette manière que l’argent influence la politique. Peu de lobbyistes proposent un donnant-donnant explicite aux élus. Ils n’ont pas à  le faire. Leur influence tient uniquement au fait qu’ils ont plus facilement accès à  ces élus que l’électeur moyen, qu’ils sont mieux informés que ce dernier, qu’ils ont plus d’endurance quand il s’agit de faire valoir une clause fiscale obscure qui peut rapporter des millions à  leurs clients et dont tout le monde se fiche. »

« Pour la plupart des hommes politiques, l’argent ne sert pas à  devenir riche. Au Sénat, tout au moins, un grand nombre le sont déjà . L’argent sert à  garder sa position et son pouvoir. A faire fuir d’éventuels adversaires et à  combattre la peur. L’argent ne garantit pas la victoire; il n’achète ni l’ardeur, ni le charisme, ni le talent de conteur. Mais sans argent, sans les spots télévisés qui en dévorent d’énormes quantités, vous avez toutes les chances de perdre. »

Michel Bakounine (3)
 » L’Etat ne s’appellera plus Monarchie, il s’appellera République, mais il n’en sera pas moins l’Etat, c’est à  dire une tutelle officiellement et régulièrement établie par une minorité d’hommes compétents, d’hommes de génies ou de talents vertueux pour surveiller et pour diriger la conduite de ce grand, incorrigible et terrible enfant, le peuple. Les professeurs de l’Ecole et les fonctionnaires de l’Etat s’appelleront des républicains, mais ils n’en seront pas moins des tuteurs, des pasteurs et le peuple restera ce qu’il a été éternellement jusqu’ici : un troupeau. Gare alors aux tondeurs, car là  o๠il y a un troupeau, il y aura aussi des tondeurs et des mangeurs de troupeaux. »

« Le peuple dans ce système sera l’écolier et le pupille éternel. Malgré sa souveraineté toute fictive, il continuera de servir d’instrument à  des pensées, à  des volontés et par conséquents à  des intérêts qui ne seront pas les siens. Entre cette situation et ce que nous appelons, nous, la liberté, la seule vraie liberté, il y a un abîme. Ce sera sous des formes nouvelles, l’antique oppression et l’antique esclavage; et là  o๠il y a esclavage, il y a misère; abrutissement, la matérialisation de la société tant des classes privilégiées que des masses. »

Nicolas Machiavel (4)
La « vertu » (virtà¹) du prince n’est pas morale mais politique : c’est l’aptitude à  conserver le pouvoir et à  affronter les contingences de l’histoire (la fortuna) en sachant doser la crainte et l’amour qu’il peut inspirer de façon à  maintenir l’ordre et l’unité de sa cité. Machiavel ne conseille pas pour autant au prince de mépriser toute forme de moralité : pour s’assurer le soutien et l’appui de la population, le prince devra respecter publiquement, au moins en apparence, les règles de morale admises par son peuple. Peu importe qu’en privé, il méprise ces règles .Il devra souvent aller contre la morale dans ses actions politiques secrètes, il ne devra pas hésiter à  trahir sa propre parole si c’est un moyen de conserver le pouvoir, mais publiquement il devra toujours être capable de « donner le change » afin que son peuple ne se retourne pas contre lui.

NDRL
(1) Hannah Arendt, (1906 -1975) philosophe d’origine allemande, exilée au Etats-Unis en 1941. Auteur de  » Les origines du totalitarisme »,  » La condition de l’homme moderne ».

L’extrait est tiré de  » Qu’est-ce que la politique ? » fragments d’une « Introduction à  la politique » jamais achevée. Publié aux éditions du Seuil.

(2) Barak Obama, président des Etats-Unis, extrait de  » L’audace d’espérer, un nouveau rêve américain » publié au Presse de la Cité

(3) Michel Bakounine ( 1814 – 1876) philosophe, théoricien de la pensée anarchiste, extrait de  » Dieu et l’Etat », publié aux éditions Mille et une nuits.

(4) Nicolas Machiavel, écrivain et homme politique italien du 16e siècle. Son traité politique « Le Prince » traverse merveilleusement le temps, il y donne des conseils au  » Prince » pour accéder au pouvoir et ensuite s’y maintenir.