1802 Matouba, 1803, défaite de Napoléon à Haïti, nous sommes les héritiers de Delgrès …

 » Mettre la grandeur en dehors des règles du bien et du mal, c’est reconnaître son incommensurable petitesse … »

Cette phrase tirée de « Guerre et Paix » le somptueux ouvrage de Tolstoï peut servir opportunément d’introduction à une commémoration critique de Napoléon. Tout d’abord parce que cette phrase évoque directement Napoléon que Tolstoï, dans son livre, ne décrit pas en héros, mais en fuyard emmitouflé dans sa chaude fourrure et abandonnant en Russie les dizaines de milliers d’hommes qu’il a entraînés à la  » conquête de l’Europe » dans la  » campagne de Russie » une aventure mortelle, sans lendemain. (lire les extraits à la fin de l’article).
Ensuite parce que Tolstoï redonne du sens aux mots et remet la notion de  » grandeur » à sa place, pas forcément élevée dans la hiérarchie des valeurs. La  » grandeur » si elle n’est pas attachée à des notions de justice ou d’éthique devient d’une  » incommensurable petitesse ».

Il n’est pas inutile de se souvenir deux siècles après sa mort de l’homme qui a rétabli l’esclavage en 1802 dans les colonies françaises, mais faisons le comme contre exemple. Napoléon, d’abord Premier consul de la République a détourné le sens de la révolution de 1789, certes à la dérive, à son profit pour finir dans la peau d’un empereur couronné dont l’ambition et le projet étaient voués au désastre, aux massacres et finalement à l’échec. Son règne sur l’Europe a été éphémère, heureusement et sa fin triste sur cette île désolée de l’océan Atlantique.
L’épopée napoléonienne, un roman falsifié
Le pragmatisme, l’absence d’état d’âme, le cynisme, le talent manipulateur dont – il fit preuve doivent-ils être considérés comme des qualités et entretenus durant encore des siècles ? Manipulateur d’images et inventeur de sa propre légende, Napoléon a falsifié le réel en soumettant les grands peintres de l’époque à ses désirs: tant pis si lors de la campagne d’Italie il a traversé les Alpes sur un âne et chuté dans la neige, le peintre David immortalisera cette traversée en changeant l’âne en superbe destrier monté par un jeune général héroïsé. La photographie retouchée n’existait pas, ni la télévision mais Napoléon avaient des artistes à ses ordres pour multiplier les falsifications , grandir son image et frapper les esprits. Manip et communication avant l’heure.
La représentation de la bataille de Vertière à Haïti, en 1803, au cours de laquelle l’armée de 20 000 hommes envoyée par Napoléon pour rétablir l’esclavage a été défaite, n’a jamais été célébrée et diffusée comme celle de Bonaparte au pont d’Arcole, qui relève plus de l’image de propagande que de la réalité historique. Stratège sur les champs de bataille peut-être mais aussi stratège en manipulation iconographique.
La bataille de Vertière, première grande défaite de Napoléon a eu pour conséquence la naissance d’une nouvelle nation: Haïti. Battue par Dessaline l’armée napoléonienne a quitté l’île et les anciens esclaves, héritiers de la révolution de 1789, ont crée la première République noire.
La Guadeloupe n’a pas eu ce succès – l’esclavage y a été rétabli par la force – mais l’archipel a gagné un héros, Louis Delgrès. Colonel d’infanterie de l’armée républicaine, héros de la Révolution, métis né en Martinique en 1766, il s’est opposé au rétablissement de l’esclavage et avec ses troupes a résisté à l’armée envoyée par Napoléon pour le soumettre. Repliés au fort de Basseterre, Delgrès et ses hommes ne purent résister et durent s’enfuir vers Matouba au pied de la Soufrière, où, plutôt que se rendre ils se suicidèrent à l’explosif en laissant un message « d’innocence et de désespoir mêlés. » ( lire ce très beau texte à la suite l’article)
Une autre lecture de l’épopée napoléonienne est nécessaire pour remettre de l’ordre dans la hiérarchie des personnages qui ont façonné l’Histoire et apaiser les mémoires. De qui sommes-nous les héritiers de Delgrès ou de Napoléon ?
De ce côté ci de l’Atlantique la question ne se pose pas.

Proclamation de Louis Delgrès le 10 mai 1802
À l’univers entier, le dernier cri de l’innocence et du désespoir

C’est dans les plus beaux jours d’un siècle à jamais célèbre par le triomphe des lumières et de la philosophie qu’une classe d’infortunés qu’on veut anéantir se voit obligée de lever la voix vers la postérité, pour lui faire connaître lorsqu’elle aura disparu, son innocence et ses malheurs.

Victime de quelques individus altérés de sang, qui ont osé tromper le gouvernement français, une foule de citoyens, toujours fidèles à la patrie, se voit enveloppée dans une proscription méditée par l’auteur de tous ses maux. Le général Richepance, dont nous ne savons pas l’étendue des pouvoirs, puisqu’il ne s’annonce que comme général d’armée, ne nous a encore fait connaître son arrivée que par une proclamation dont les expressions sont si bien mesurées, que, lors même qu’il promet protection, il pourrait nous donner la mort, sans s’écarter des termes dont il se sert. À ce style, nous avons reconnu l’influence du contre-amiral Lacrosse, qui nous a juré une haine éternelle… Oui, nous aimons à croire que le général Richepance, lui aussi, a été trompé par cet homme perfide, qui sait employer également les poignards et la calomnie.

Quels sont les coups d’autorité dont on nous menace ? Veut-on diriger contre nous les baïonnettes de ces braves militaires, dont nous aimions à calculer le moment de l’arrivée, et qui naguère ne les dirigeaient que contre les ennemis de la République ? Ah ! Plutôt, si nous en croyons les coups d’autorité déjà frappés au Port-de-la -Liberté, le système d’une mort lente dans les cachots continue à être suivi. Eh bien ! Nous choisissons de mourir plus promptement.

Osons le dire, les maximes de la tyrannie les plus atroces sont surpassées aujourd’hui. Nos anciens tyrans permettaient à un maître d’affranchir son esclave, et tout nous annonce que, dans le siècle de la philosophie, il existe des hommes malheureusement trop puissants par leur éloignement de l’autorité dont ils émanent, qui ne veulent voir d’hommes noirs ou tirant leur origine de cette couleur, que dans les fers de l’esclavage.

Et vous, Premier consul de la république, vous guerrier philosophe de qui nous attendions la justice qui nous était due, pourquoi faut -il que nous ayons à déplorer notre éloignement du foyer d’où partent les conceptions sublimes que vous nous avez si souvent fait admirer ! Ah ! sans doute un jour vous connaîtrez notre innocence, mais il ne sera plus temps et des pervers auront déjà profité des calomnies qu’ils ont prodiguées contre nous pour consommer notre ruine.

Citoyens de la Guadeloupe, vous dont la différence de l’épiderme est un titre suffisant pour ne point craindre les vengeances dont on nous menace, – à moins qu’on veuille vous faire le crime de n’avoir pas dirigé vos armes contre nous, – vous avez entendu les motifs qui ont excité notre indignation. La résistance à l’oppression est un droit naturel. La divinité même ne peut être offensée que nous défendions notre cause ; elle est celle de la justice et de l’humanité : nous ne la souillerons pas par l’ombre même du crime. Oui, nous sommes résolus à nous tenir sur une juste défensive ; mais nous ne deviendrons jamais les agresseurs. Pour vous, restez dans vos foyers ; ne craignez rien de notre part. Nous vous jurons solennellement de respecter vos femmes, vos enfants, vos propriétés, et d’employer tous nos moyens à les faire respecter par tous. Et toi, postérité ! accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons satisfaits.

Le Commandement de la Basse-Terre Louis DELGRÈS

Guerre et Paix
de Léon Tolstoï
Extraits : La campagne de Russie ayant échoué, Napoléon s’enfuit en abandonnant son armée qu’il a mené à la débâcle.

(1) … .  » En tête tous fuyaient, l’empereur, puis les rois, puis les ducs. L’armée russe, pensant que Napoléon prendrait à droite pour franchir le Dnierp, ce qui eut été la seule chose raisonnable, s’engagea dans cette direction et déboucha sur la grande route de Kranoïe. Et là, comme au jeu de colin-maillard, les Français vinrent se heurter à notre avant-garde. Découvrant l’ennemi à l’improviste, les Français se disloquèrent, s’arrêtèrent, puis emportés par une panique soudaine, reprirent leur fuite en abandonnant derrière eux l’armée qui les suivait(…) De nouveau à la Bérésina ce fut la confusion; beaucoup se noyèrent; beaucoup se rendirent puis ceux qui étaient parvenus à traverser la rivière reprirent leur course en avant. Leur grand chef enfila sa fourrure, monta dans son traineau et partit à toute bride abandonnant ses compagnons. »
(…)

« Devant cette galopade des Français prompts à entreprendre tout ce qui pouvait les perdre et alors qu’aucun mouvement de foule, depuis le début sur la route de Kalouga jusqu’à la fuite de son chef, ne montre le moindre bon sens, il semblerait qu’au moins pour cette période de la campagne, il ait été impossible aux historiens qui attribuent l’action de la masse à la volonté d’un seul de maintenir leur théorie en décrivant une pareille retraite.
Mais pas du tout. Des montagnes de livres ont été écrit sur cette campagne, et partout on insiste sur les disposition prises par Napoléon, sur la profondeur de ses plans, sur les manoeuvres qui guidaient les mouvements de ses troupes, et sur les géniales dispositions de ses maréchaux. »

« La retraite de Napoléon à partir de Maloïaroslavetz alors qu’il avait accès à un pays abondant en approvisionnements par cette route parallèle qui lui était aisé de prendre, par laquelle Koutouzov le poursuivit ensuite, plutôt qu’une retraite inutile le long d’une route dévastée, nous est expliqués par diverses raisons profondes. Et c’est au nom de conceptions tout aussi profondes que l’on nous décrit sa retraite entre Smolensk et Orcha. Après cela on nous décrit encore l’héroïsme de Napoléon à Krasnoié où, dit-on prêt à livrer la bataille et la diriger lui-même, il allait et venait avec son bâton de bois et disait : » j’ai assez fait l’empereur, il est temps de faire le général. » Ce qui ne l’empêcha pas, aussitôt après de se remettre à fuir en abandonnant à leur sort fatal les débris épars de son armée qui restaient en arrière. (…) »

« Même la fuite ultime du grand empereur abandonnant son héroïque armée nous est présentée par les historiens comme un trait de grandeur et de génie. Même cette action là, cette fuite qui dans toutes les langues humaines, s’appelle la dernière des lâchetés, cette action dont on apprend aux petits à avoir honte, trouve sa justification dans la langue des historiens. (…) »

« C’est grand » répètent des historiens, et dès lors au lieu du bien et du mal, il y a ce qui est grands et ce qui ne l’est pas. Ce qui est grand est bien, ce qui n’est pas grand est mal. Etre grand d’après eux c’est le propre de ces individus exceptionnels qu’ils appellent des héros. Napoléon enveloppé dans sa chaude pelisse rentre chez lui en abandonnant à leur perte non seulement ses compagbnons d’armes mais ( de son propres aveux) des gens qu’il avait entraîné là, et il sent que c’est grand que son âme est tranquille.
(…) Et il n’est venu à l’idée de personne que mettre la grandeur en dehors des règles du bien et du mal, c’est tout unanimement reconnaître son incommensurable petitesse, son néant.
Pour nous avons reçu la mesure du bien et du mal, il n’y a rien en dehors de cette mesure. Il n’y a pas de grandeur là où manquent la simplicité, le bien, la justice. »

2 réflexions sur « 1802 Matouba, 1803, défaite de Napoléon à Haïti, nous sommes les héritiers de Delgrès … »

  1. « Les grands hommes ont tout raté songes-tu, bradant leurs âmes à la lumière. Gloire et renom sont les onze lettres d’une même défaite – que de sang sous le socle des statues, que d’abandon sous le lustre des écrans, que d’omissions sous les scènes encensées. Rien ne déprave plus que le succès avait dit un communard cher à mon coeur …  » Extrait du livre de Joseph Andras  » Au loin le ciel du sud », courte et belle évocation du séjour à Paris, de Hô Chi Minh, l’homme politique vietnamien lorsqu’il avait 20 ans avant qu’il ne devienne le leader politique qu’on connait et  » révéré chef suprême » dont le visage est imprimé sur les billets de banque vietnamien « gagnés au « commerce international ». Il dormait alors dans les gourbis et rêvait d’égalité entre les hommes. Rien de commun avec Napoléon, si ce n’est que la grandeur et le pouvoir s’accompagnent de multiples abandons.

  2. Dans un beau livre  » Ci-git l’amer » la psychanalyste Cynthia Fleury parle de l’intérêt qu’il y aurait à introduire l’analyse psy dans le fonctionnement des sociétés humaines. Ce que Fanon a d’ailleurs a fait disant à propos des sociétés coloniales que si le colonisé était en souffrance psychologique le colon l’était aussi, différemment certes, mais il l’était. Une pathologie en entrainant une autre.
    Delgrès a une plaque commémorative au Panthéon a Paris, même Panthéon où se trouve la dépouille de Napoléon. Est-ce qu’il y en a une de trop ? Ou bien est-ce que nous vivons dans des sociétés définitivement  » bi polaire » où le meilleur et le pire se côtoient, le bien et le mal, comme dans la vie en quelque sorte. On ne peut pas changer le passé, la psychanalyse en revanche peut nous aider à soigner le présent et envisager l’avenir sous un meilleur jour.

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