Guadeloupe: une alternative crédible du Cippa pour inverser un développement économique et social alarmant

Le Cippa (comité d’initiative pour un projet politique alternatif en Guadeloupe) a 10 ans d’existence. Dix années passées à s’efforcer de convaincre les Guadeloupéens qu’une Guadeloupe autonome est possible et que la menace de « lâchage » par la France ne fut dans le passé qu’un épouvantail agité pour maintenir un statu quo à la fois « inopérant et frein au développement ».
Pour ses dix ans le mouvement présidé par Alain Plaisir, publie un document au titre explicite : « Les voies et moyens de l’autonomie de l’archipel de la Guadeloupe, pourquoi et comment ? »
Ce document est une  » première ». Jamais dans l’histoire de l’archipel et de ses relations avec la France de l’hexagone – depuis quatre siècles si l’on remonte aux origines et à la société esclavagiste; plus d’un siècle et demi si l’on se projette depuis 1848 et l’abolition; et 73 ans si l’on s’en tient à la période contemporaine, postcoloniale et cette départementalisation mal taillée – un parti politique a posé en termes clairs et documentés un projet d’autonomie par lequel les auteurs revendiquent la prise en main des responsabilités et tracent le ou plutôt les chemins pour y parvenir. Pourquoi et comment ?
Dans ce document, une quantité de chiffres et de graphiques décrivent une Guadeloupe mal en point : baisse démographique (403 635 habitants en 2013 – 394 110 en 2018), déclin de la surface agricole utile, diminution des cultures d’exportation (canne et banane), explosion du nombre de bénéficiaires du RSA (41266 en 2018), chômage établi depuis dix ans à plus de 50 000 demandeurs d’emplois … A l’opposé, d’autres chiffres décrivent une Guadeloupe qui se porte bien, du moins en apparence et qui ne se soucie ni de l’intérêt général, ni de la préservation d’un art et d’une qualité de vivre, ni de la protection des paysages et de l’environnement, c’est la Guadeloupe des affaires, de la consommation, de la grande distribution, des containers et de l’import/export. Là, c’est la croissance, toujours la croissance : en 2009 le montant des importations s’est élevé à 1,973 milliards, dix ans plus tard, fin 2018 ces mêmes importations s’élevaient à 2,894 milliards. Le territoire produit de moins en moins, l’emploi disparait, les jeunes s’en vont, la population vieillit mais les grandes surfaces, les parkings à voitures s’étalent aux quatre coins de l’archipel dans un modèle de développement quasiment schizophréne. Ce modèle d’hyperconsommation sans production qui prospère grâce au poids de la fonction publique et des transferts sociaux, sera-t-il longtemps viable ?
Quel est le projet de ceux qui dirigent actuellement la Guadeloupe? Que veulent-ils faire de ce pays ? Ce sont les questions sousjascentes au document du Cippa. Quel projet, quel avenir, quels choix font-ils dans la configuration actuelle. Et si les choix actuels ne sont pas bons, ne faut-il pas en faire d’autres ?

La vision  » terrifiante » de Derek Walcott
Les chiffres sont utiles, ils rationalisent, expliquent, donnent du sens mais ne disent pas tout. … Alors faisons appel à un écrivain et poète caribéen, Derek Walcott, natif de Sainte-Lucie, prix nobel de litterature 1992, pour parler, au-delà des chiffres, à l’âme et au coeur de la Guadeloupe. Derek Walcott a séjourné dans l’archipel il y a une dizaine d’années et a rencontré des étudiants et des lycéens à Basse-Terre. Il a échangé avec eux et leur a apporté un message qui exprime en termes littéraires et poétiques ce que décrit en termes économiques, politiques et sociaux le document du Cippa.
 » Ma prière à vous tous, lycéens et étudiants, générations futures, futurs cadres qui vont construire ces pays, ne bâtissez pas une culture qui ne soit que les lambeaux particulièrement laids, les restes, d’autres cultures venues d’ailleurs. J’ai une vision terrifiante de l’avenir que l’on veut faire à la Caraïbe, on veut faire de nos îles de petits Miami. C’est terrifiant. S’il vous plait qu’on arrête d’exploiter la sensibilité de la Caraïbe. … »
Et il poursuit :  » La beauté et l’esthétique ne sont pas considérés comme des sujets politiques et pourtant c’est de la politique. A l’heure actuelle, le paysage caribéen est malmené par des obscénités architecturales basées sur le tourisme qui est par essence sans principe. Ou que vous alliez dans la Caraïbe vous trouvez de pâles imitations des gratte-ciels, c’est la violation de l’esthétique de la Caraïbe alors que la case créole dans ce paysage est si agréable à l’oeil, plus belle qu’une tour surgit d’on ne sait où, car la case est organique, elle est issue de la terre elle-même. Vous considérez peut-être que j’ai une approche sentimentale, mais ce n’est pas le cas, encore une fois, je vous parle d’esthétique. Il faut prendre garde à ce qu’on met dans nos paysages, dans notre cadre de vie. »
Ces propos de Derek Walcott ne sont pas hors sujet. Le modèle de développement actuel, en Guadeloupe, sur un espace de 1624 km2, caractérisé par la réduction des terres agricoles et des espaces naturels, les importations massives, la consommation sans frein, l’urbanisation galopante tandis que des friches urbaines ( maisons créoles, bâtiments public etc …) sont laissées à l’abandon, correspond à ce que Welcott désigne comme  » terrifiant » et  » obcène« . Peut-on s’en satisfaire, voir les liens sociaux se déliter en même temps que le nombre de parkings croître sans cesse, que le goudron et le béton défigurent les paysages sans s’interroger: n’y aurait-il pas moyen de faire autrement ?
C’est ce que propose le Cippa, faire autrement. C’est la réponse au  » pourquoi « , demeure le « comment ».

L’autonomie est une possibilité
On peut résumer l’analyse du Cippa ainsi : dans la situation actuelle, la Guadeloupe est vouée à un développement artificiel, non productif, dépendant dont les racines plongent dans le vieux pacte colonial qui liait étroitement et inégalement la métropole à ses territoires lointains. « L’économie de plantation s’est transformée en un marché captif de consommation de 2,7 milliards par an pour les capitalistes européens qui exportent en Guadeloupe » écrit le Cippa et, faut-il ajouter, dont profite aussi ceux qui dans l’archipel contrôlent l’import/export et la distribution de ces produits alimentaires, manufacturés, industriels qui inondent ce marché captif. Cela au détriment de toute forme de production et de créativité issue du territoire.
Le Cippa poursuit son analyse en considérant que sans modification de l’organisation administrative et politique du pays rien ne peut changer.
Dans le passé, tout débat sur un éventuel changement statutaire, sur des velleités d’autonomie voire d’indépendance a été banni, combattu, interdit quelque fois par la violence, en 2019 la donne a changé. On peut parler d’indépendance ou d’autonomie chez soi ou en public sans le risque de voir arriver les gendarmes le lendemain matin. Le sacro-saint centralisme républicain, par la force des choses, a pris quelque distance avec ses origines monarchiques d’abord puis jacobines.
L’autonomie est une possibilité et le Cippa en montre le chemin. Reste à convaincre et à rassurer. Le statut de PTOM ( Pays et territoire d’outre mer) que propose ce mouvement n’est pas un monstre à deux têtes qui va dévorer ses petits. Le statut est ancien, il remonte à 1957 et une vingtaine de pays (1) ont ce statut dans la Caraïbe et ailleurs dans le monde.
La particularité des PTOM est de ne pas faire partie de l’Union européenne, ni de l’espace Schengen (c’est déjà le cas de la Guadeloupe) tout en conservant des liens avec des pays qui eux, en font partie. On peut parler d’association renforcée (conservation de la nationalité, accés aux fonds européens, aux fonds de la Banque centrale) mais exclusion de l’espace TVA et de l’espace douanier de l’union. Et là, réside l’intérêt pour la Guadeloupe. En devenant PTOM la Guadeloupe percevrait directement de nouvelles recettes liées à la TVA, aux droits de douane et à divers impôts. Plus de 600 millions d’euros par an estime le Cippa. La maîtrise des droits de douane et de la fiscalité donnent la possibilité de protéger la production locale, ce qui n’est pas le cas actuellement, et donc de créer de l’activité et des emplois. L’objectif est de réduire le volume et la facture des importations, notamment alimentaires (près de 500 millions d’euros par an); de relancer les ressources propres du pays et d’en valoriser de nouvelles.
Pour la pêche, par exemple, le Cippa projette dans le cadre du PTOM d’assurer un complément de revenu aux marins-pêcheurs guadeloupéens – prélevé sur les importations de poissons – pour qu’ils puissent résister et se développer face à la concurrence venue d’ailleurs.
En matière d’énergie il est temps d’être créatif. Il est paradoxal d’observer que la Guadeloupe est toujours dépendante des énergies fossiles (pétrole et charbon) pour la production d’électricité, matières premières qu’elle ne possède pas sur son territoire, alors que l’archipel dispose de ressources géothermiques, éoliennes, hydrauliques et maritimes sous exploitées ou pas exploitées du tout. L’autonomie énergétique, comme le reste, est possible assure le Cippa dans ce document d’une centaine de pages techniques, documentées et crédibles. Pour atteindre cette autonomie deux conditions sont nécessaires : prise de conscience de la population et volonté politique.

Une ère nouvelle de développement
L’autonomie, la liberté d’agir, le statut de PTOM voire l’indépendance ne sont pas des recettes magiques. Il suffit pour s’en convaincre d’observer les choix de développement pour lesquels ont opté certaines îles autonomes ou indépendantes de la Caraïbe. Certaines d’entre elles tendent à devenir de « petits Miami », comme le regrette Derek Walcott. Alors l’autonomie pourquoi faire ?
Le Cippa affirme vouloir faire entrer la Guadeloupe « dans une nouvelle ère de développement, » on peut supposer que ce ne sera pas n’importe comment, ni à n’importe quel prix.
Le récent séminaire organisé par le mouvement donne des indications. Il a été question d’économie, d’impots et de taxes, mais aussi de citoyenneté, d’écologie, de féminisme, d’identité, d’alternatives. La démarche est de tenter d’imaginer ce que pourrait être une Guadeloupe épanouie dans un monde compliqué sans perdre de vue peut-être que l’archipel guadeloupéen est un grain de sable de 400 000 habitants sur une planéte de 8 milliards. Cette faiblesse apparente peut se transformer en force. D’autres le font : l’archipel des Açores (région autonome du Portugal) avec 245 000 habitants isolés au milieu de l’Atlantique, développe un modèle d’autonomie original, notamment en matière d’énergie par le biais d’une société açorienne EDA RENOVAVEIS qui produit plus de 30% de l’électricité par le biais de la géothermie. En Guadeloupe la vente de centrale géothermique de Bouillante à une multinationale américano-israélienne a été une occasion manquée. Une entité locale aurait pu tenter d’en garder le contrôle mais ce ne fut pas le cas, malgré un prix de vente par l’Etat relativement accessible et des promesses, à la fois de rentabilité future et surtout, à moyen terme, d’autonomie énergétique.
Le document du Cippa ne cache pas l’ampleur de la tâche à laquelle il s’attelle compte tenu de la situation présente. On peut retenir trois points:
La question de l’eau. Le budget nécessaire pour remettre en état le réseau de distribution jamais ou mal entretenu et mettre fin à la fois aux coupures mais aussi au gaspillage de l’eau potable produite, est estimé à 600 millions d’euros.  » Les divers plans mis en oeuvre sont loin du compte » écrit le Cippa qui ajoute:  » il est de la responsabilité de la collectivité guadeloupéenne de réfléchir de manière décisive et de trouver d’autres sources de trésorerie, car les fonds européens, les divers plans ne pourront jamais combler le financement nécessaire pour assumer les charges liées aux réparation du réseau d’assainissement du pays. Sans pouvoir disposer d’un trésor de guerre prodigieux, les tours d’eau n’auront pas de fin. »
La question de la formation. Parmi les nouveaux droits qu’offre le statut de PTOM le Cippa fait figurer la priorité d’accès à l’emploi pour la population guadeloupéenne. Ce qui semble juste pour répondre au vieillissement de la population et à l’hémorragie de jeunes guadeloupéens qui partent parce qu’ils n’ont pas de travail dans l’archipel.  » Si des dispositifs permettent à des jeunes de s’éloigner de leur territoire pour se former, il n’y a pas de politiques publiques d’incitation au retour au pays » précise le document du Cippa. Le problème est complexe: le marché du travail est étroit en Guadeloupe, les jeunes diplômés vont chercher ailleurs, tandis qu’on observe sur le territoire  » un important retard en terme de formation » et un  » faible niveau de qualification » identifié comme l’une des causes principales du chômage des jeunes.
La formation et notamment la formation professionnelle tout au long de sa vie est une question clé pour l’avenir de la Guadeloupe. Il faudra se pencher aussi sur la formation initiale qui au-delà des bilans satisfaits et des taux de réussite au bac, laisse beaucoup de jeunes au bord du chemin. Le taux de « difficulté d’écriture et de lecture » chez les jeunes après une scolarité inachevée ou incomplète est trop élevé en Guadeloupe (30,9% – chiffres 2014). Dans le cadre d’un PTOM, le Cippa prévoit un droit de regard sur les programmes scolaires.
La question politique. La clé du changement de statut, d’un pas vers l’autonomie, n’est pas, en 2019, à Paris ou à Bruxelles, elle est pour la Guadeloupe, en Guadeloupe. Le consentement des électeurs est nécessaire. Un consensus politique entre les composantes des deux collectivités actuelles (département et région) doit conduire à un référendum dont la question pourrait être : « Approuvez-vous le projet de création en Guadeloupe d’une collectivité d’outre-mer régie par l’article 74 de la Constitution se substituant au département et à la région dont le statut sera défini par une loi organique etc… »)
Dans l’état actuel des choses le consensus n’existe pas, mais l’idée fait son chemin et sur ce chemin le travail du Cippa, un travail de fond qui n’est pas électoraliste, est constructif. Lors de son séminaire du 2 novembre à propos des alliances que le mouvement pourrait conclure pour une meilleure visibilité électorale, une adhérente du Cippa a fait la déclaration suivante : « L’ADN de ce mouvement est trop positif, trop bien perçu dans la population à ce jour, trop intègre pour passer des alliances avec des partis peu crédibles. Il faut plutôt renforcer et poursuivre notre travail de réflexion et d’explication. » A suivre donc.

Pour en savoir plus, suivre les prises de positions du Cippa ou prendre contact:
contact@cippa.gp ou cippa.guadeloupe@outlook.fr
Le site: www.cippa.gp
Sur la page Facebook et YouTube

NDRL
(1) Les îles et territoires ayant un statut de PTOM: Saint Barthélemy, Saint-Pierre et Miquelon, Wallis et Futuna, Polynésie française, Aruba, Nouvelle Calédonie, Bonaire St Vincent Saba, Curaçao, Saint-Martin ( partie néerlandaise), Anguilla, les îles Turkos et Caïcos, Les Bermudes, les iles Caïmans …

3 réflexions sur « Guadeloupe: une alternative crédible du Cippa pour inverser un développement économique et social alarmant »

  1. Intéressant, nécessaire sans doute, mais comme vous dites le chemin est compliqué et la route sera longue, car lorsque j’observe la Guadeloupe aujourd’hui, l’évolution des mentalités et des modes de vie, le développement des grandes surfaces et des produits importés, de la consommation et l’autosatisfaction des privilégiés de ce système, je pense que le travail du cippa ne fait que commencer. Car si on appelle un chat un chat, n’importe quel Guadeloupéen qui va faire un tour dans une île autonome ou indépendante voisine, se dit en rentrant chez que lui le système dans lequel nous vivons ici est  » le pire à l’exception de tous les autres. »

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