Mémoire vive : de quoi la  » grandeur » du château de Versailles est-elle le nom ?

Un dimanche matin du mois de septembre, une radio du service public diffuse une émission sur le château de Versailles. Rappel des dates: début de la construction du château aux alentours de 1665, fin du chantier 50 ans plus tard. A retenir pour la suite de l’article.
Les intervenants sollicités par l’animateur vantent la prouesse technique, les savants calculs du jardinier-ingénieur Le Nôtre pour tracer les perspectives, creuser ce grand canal qui devait faire croire au « Roi- Soleil » que des vaisseaux de haute mer pourraient un jour arriver au pied de son palais en empruntant la Loire puis des canaux. Rêve de pharaon. On s’émerveille sur les ondes en ce dimanche matin du XXIe siècle des aménagements du château, du luxe, du prestige uniquement conçu pour ce monarque absolu incarnant, à les écouter, un certain idéal de la « grandeur de la France ». On évoque aussi ce jardin potager qui fournissait au roi les meilleurs produits toute l’année, ceux, comme il se doit, auxquels le bon peuple ne pouvait accéder.  » Quand le commun des mortels mange des pommes, le roi mange des figues. » a tenu à préciser l’une des intervenantes.

Alors de quoi le château de Versailles est-il le nom au XXIe siècle ? Faut-il continuer, en 2019, à entretenir le mythe ou faire un pas de côté et dire que dans les désirs de ce roi mégalo et de ces courtisans, les misères, les révolutions, les guerres qui n’allaient pas tarder, étaient déjà inscrites ?
Versailles, prouesse technique ? On peut la comparer en voyageant dans le temps à la construction au XXIe siècle de stades climatisés dans le désert qatari pour satisfaire les rêves de puissance de princes et de rois non pas soleil, mais rois du pétrole cette fois. Prouesses dans quel but et à quel prix ?
Le Qatar tire sa richesse du pétrole et fait construire ses stades par des Philippins maintenus dans un semi esclavage; la monarchie absolue en France au XVIIIe siècle la tirait en grande part de ses colonies et de la société esclavagiste. Qu’est ce qui a changé au fond ?

Le déni d’humanité d’où provient la  » richesse » de Versailles

Plusieurs révolutions ont mis un terme à la monarchie absolue en France, ok, mais comment apaiser les mémoires, toutes les mémoires quand pèsent encore dans l’inconscient collectif de ce pays, la  » grandeur de Versailles ». Pourquoi occulter ce que masque cette grandeur ? De monarchie absolue en monarchie républicaine rien n’aurait-il vraiment changé ? La décolonisation du pouvoir et des esprits n’est pas faite.
Tant que le travail de mémoire ne sera pas mené jusqu’au bout, tant que la face cachée de ce Roi-Soleil et de ses serviteurs, Colbert et les autres, ne sera pas clairement dévoilée dans les écoles, les musées, les médias, il sera impossible de répondre aux descendants d’esclaves afro-antillais devenus citoyens de la République qui réclament reconnaissance et réparations, au moins morales.
Comment leur reprocher de remettre sans cesse sur le tapis la question de l’esclavage, quand jamais ou très rarement les protagonistes qui en furent historiquement les responsables ne sont désignés ou mieux encore quand au lieu d’être désignés, ils sont glorifiés. Et il ne s’agit pas de repentance : l’histoire de France c’est Louis XIV mais aussi Condorcet (1), Colbert et mais aussi l’abbé Grégoire (2) … la question est de savoir quelle place est réservée à chacun.
Qu’apprennent les enfants à l’école aujourd’hui sur le  » Roi -Soleil »; quel message est servi au grand public, via la radio, la télévision, Bern et sa fascination pour les monarchies disparues.
Deux dates se télescopent dans cette vieille, longue et triste histoire: 1665 début de la construction de ce château qui devint très vite un gouffre financier pour le pays et 20 ans plus tard, 1685 la publication du Code noir qui dans les îles de la Caraïbe colonisées par la France, déniait toute personnalité civile et juridique aux esclaves considérés comme des meubles. Des esclaves qui en Guadeloupe et en Martinique mais surtout en Haïti produisaient par leur travail d’énormes richesses dont profitait non pas le pays, mais le monarque absolu. Il y avait environ 500 000 esclaves à Haïti au début du XVIIIe siècle pour 32 000 blancs et 28 000  » libres de couleur », c’était la colonie la plus riche de la Caraïbe – ou plus exactement celle qui produisait le plus de richesse – ses exportations dépassait celles des Etats-Unis, cette richesse reposait sur la canne à sucre et le café.
L’argent coulant à flot de l’Ouest vers l’Est le monarque absolu puisait dans  » ses » caisses pour assouvir ses rêves de grandeurs à Versailles. Mais qui parle du déni d’humanité d’où provient la richesse qui a autorisé la construction de ce château ? Qui met cela en perspectives? S’extasier devant la galerie des Glaces ou les lignes – bien trop géométriques d’ailleurs – du Grand Canal est-ce opportun au XXIe siècle ?

Le luxe se porte bien et la misère s’accroit

L’histoire, sous nos yeux incrédules n’est-elle pas en train de se répéter ? De nouveaux écarts de richesse considérables se creusent, dans la France et dans le monde du XXIe siècle, une sorte de caste, républicaine ou pas, mise sous pression par les lobbies financiers, tentent de confisquer la démocratie, le luxe se porte bien tandis que la misère s’accroit. Cela ne rappelle-t-il rien ?
Versailles s’est bâti sur la richesse tirée des colonies, sur le travail des esclaves et sur la misère du peuple qui vivait alors dans la  » France hexagonale ». 36 000 ouvriers ont participé à la construction de ce château, les accidents, les morts ont été nombreux ; l’histoire nous dit qu’on évacuait le plus discrètement possible les corps pour ne pas choquer ni déranger.
Alors que le monarque engloutissait des sommes considérables dans ce chantier, le peuple avait faim: en 1686 l’intendant du Poitou témoigne:  » les habitants mangent de l’herbe bouillie » dans les Cévennes «  les paysans mangent des glands et de l’herbe ». Fénelon dans une lettre au roi écrit à cette même époque:  » La France n’est plus qu’un grand hôpital désolé et sans provision … »
Les conditions qui ont conduit à la révolution de 1789 se mettaient en place, Louis XVI a hérité d’une dette immense, il a augmenté les impôts, ponctionné le peuple déjà exsangue et on connait la suite … Une autre lecture de Versailles ne serait pas inutile en cette France, pas si vaillante que ça, du XXIe siècle.

NDLR
(1) Utile pour la contextualisation : Condorcet né en 1743, dans un texte publié en 1781, considérait  » déjà » l’esclavage comme un crime. Il écrivait:  » la prospérité du commerce et de la richesse ne peuvent être mise en balance avec la justice. » Propos qui n’ont pas perdus leur actualité.
(2) L’abbé Grégoire , né en 1750, un « curé de campagne éclairé », acteur de la révolution de 1789 réclamait l’abolition de l’esclavage et des privilèges.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *