Nouvelle Calédonie : le 4 novembre prochain, un référendum pour décoloniser un territoire et les esprits

Le 4 novembre prochain, moins de 200 000 électeurs de Nouvelle Calédonie vont s’exprimer pour ou contre le maintien de l’archipel au sein de la République française. Une micro élection par sa taille, celle d’une ville moyenne d’une province française, un évènement par son enjeu et le symbole qu’elle représente.
Ce référendum ne soulève pas l’enthousiasme des habitants de la « métropole » ( Paris est à 20 000 kilomètres de Nouméa), les médias hexagonaux parlent plus des élections brésiliennes ou des frasques trumpiennes ou mélenchoniennes que du référendum calédonien. Et pourtant…
Dans l’histoire coloniale de la France et son actualité postcoloniale ce vote pourrait avoir une signification importante. Alors que la  » décolonisation des esprits » est une expression dans l’air du temps, ce que fait la Nouvelle Calédonie depuis plus de vingt ans est un exercice de décolonisation tout court … ou pas.
Le résultat du vote n’est pas acquis. Les tensions sont fortes entre les indépendantistes Kanaks et les Caldoches plutôt favorables au maintien dans la République. Les deux camps, celui du peuple premier, implanté bien avant l’arrivée des Européens et celui des descendants des bagnards et des exilés du Pacifique sont à égalité pour ce scrutin, mais les Kanaks représentent à ce jour seulement 39% de la population. La particularité du peuple kanak est d’être devenu minoritaire dans son pays, sur le papier l’équation électorale semble ainsi particulièrement compliquée pour lui.
Ce référendum est un aboutissement. On peut le trouver exemplaire puisqu’en trente ans l’archipel calédonien est passé de la tuerie d’Ouvea – quatre gendarmes, deux militaires et dix-huit indépendantistes tués plus l’assassinat de Jean-Marie Tjibaou et Yeiwéné Yeiwéné (1) – à la recherche d’une solution politique qui tient compte à la fois de quelques grands principes et de la réalité calédonienne de 2018. Mais on peut aussi trouver le processus long et fastidieux, tant la violence et les injustices ont duré pour des réparations lentes à venir.
165 ans après … rétablir un peu d’équité
La France a pris possession de la Nouvelle Calédonie en 1853, au temps des conquêtes coloniales, un temps qui laissait peu de place aux états d’âme et aux atermoiements politiques : la force et les armes faisaient office de  » dialogue ». Les Kanaks ont été chassés de leurs terres puis contraints aux travaux forcés; d’autres populations d’Europe, des pays d’Asie et des îles voisines sont venues s’installer en Nouvelle Calédonie et les Kanaks, électeurs aujourd’hui, étaient montrés comme des sauvages, dans des zoos humains, il y a encore moins d’un siècle. Dans les années 1980 la tension était à son comble quand le gouvernement français favorisait l’implantation d’ Européens pour modifier la démographie de l’archipel et mettre les Kanaks en minorité.
165 ans après l’arrivée des premiers colons le référendum du 5 novembre doit rétablir un peu d’équité dans cette histoire faite de sang et de zones d’ombre. Tant d’années pour reconnaître l’humanité d’un peuple, c’est long.
Un Outre-mer qui montre une voie
Le référendum calédonien se prête à une profonde psychanalyse collective de l’histoire coloniale et postcoloniale de la France. Alors que le pays se met tardivement aux « Etudes postcoloniales » et n’est pas guéri de son passé, la Nouvelle Calédonie offre un terrain de réflexion et d’action unique: si pour une fois ce n’était pas la « Métropole » qui montre la voie mais l’un de ses « outre-mer ».
Après un siècle et demi de violence, d’injustice et d’incompréhension, peut-on bâtir dans une vieille colonie un  » vivre ensemble » acceptable en toute autonomie ? L’idée qu’on ne peut, ni ne doit couper complètement les ponts, même avec ses adversaires est inscrite dans la culture Kanak, c’est un atout, mais l’autre camp est-il aussi disposé ? L’épouse kanak d’Alphonse Dianou le chef de l’insurrection tué à Ouvéa en 1988 a résumé cette idée ainsi : « Je n’ai pas de rancoeur, nous avons lutté pour l’égalité entre le Blanc et le Noir, pour qu’on soit bien, qu’on puisse vivre ensemble … » Cela parait si simple.
Un signe d’espoir dans un monde bouleversé et violent pourrait venir du  » Caillou » et de ses îles qui émergent de l’océan Pacifique: bâtir un avenir radieux sur un passé douloureux pourrait devenir possible. La maturité politique des Kanaks et des Caldoches a permis aux adversaires de négocier, l’utopie est en marche. Reste à maîtriser les vieux démons du rejet et de la haine qui rôdent partout sur la planète.
Un processus calédonien réussi pourrait également aider la mémoire collective française à s’émanciper d’un passé colonial tenu à distance et toujours mal vécu.
Alors? Jusqu’où ira le laboratoire postcolonial qu’est la Nouvelle Calédonie depuis vingt ans avec un statut déjà totalement dérogatoire des règles de la République: les structures politiques du territoire détiennent des pouvoirs importants et les institutions coutumières kanaks fonctionnent en parallèle au droit commun. Le fameux « centralisme et universalisme républicain » a été mis à l’épreuve avec succès par un peuple enraciné dans sa terre et ses traditions. Le référendum franchira-t-il une étape supplémentaire ?
La « sagesse kanak » pourrait inspirer l’occident confronté aux limites d’un développement fondé sur une croissance sans fin qui engendre les dérèglements à la fois sociaux et météorologiques que l’on connait. Bien avant Pierre Rabhi, les Kanaks ont inventé la « sobriété heureuse » sans en faire un succès de librairie, mais une pratique au quotidien. Ce peuple mélanésien, un temps brisé par la machine coloniale, a survécu et a des choses à nous dire. Ecoutons le.
NDLR
(1) Tjibaou et Yéiwéné, son bras droit au FLNKS ont été assassinés en mai 1989, quelques mois après l’affaire d’Ouvéa, par Djubelly Wea, un indépendantiste kanak, opposé aux accords de Matignon qui ont suivi l’affaire d’Ouvéa et auxquels Jean-Marie Tjibaou a participé activement. L’aboutissement de ces accords est le référendum du 5 novembre.
Les accords signés par le leader du FLNKS avec le leader caldoche Jacques Lafleur et le premier ministre de l’époque Michel Rocard, prévoyaient dix ans de négociation pour mettre en place un référendum d’autodétermination, il en a fallu 20. Ces accords ont permis de ramener la paix sur le territoire. L’assassinat de Tjibaou a été le dernier fait sanglant des années 80 en Nouvelle Calédonie. Beaucoup de sang et de larmes ont coulé pour aboutir à ce référendum à la fois fragile et porteur d’espoir.

1 réflexion sur « Nouvelle Calédonie : le 4 novembre prochain, un référendum pour décoloniser un territoire et les esprits »

  1. Comme vous l’écrivez le processus est lent et plein de pièges. Il faut souhaiter une sortie heureuse bien sûr mais il serait étonnant que le oui à l’indépendance l’emporte le 5 novembre vu le contexte. Le processus prévoit que deux autres référendums peuvent être organisés, mais au bout du bout … que se passera-t-il ?
    La notion du temps est différente chez les Kanaks que chez les Européens mais dans ce cas le temps ? En faveur de qui joue-t-il ?

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