Débat sur la géothermie en Guadeloupe l’option collective contre l’option néolibérale

Est-ce une utopie de ne pas se soumettre au dogme néolibéral ainsi que le font fait tant de politiques ? Le débat sur la centrale de Bouillante en Guadeloupe ramène à  cette opposition. Nous mettons en ligne deux textes: l’un du collectif pour la sauvegarde de la géothermie guadeloupéenne, l’autre extrait d’un article de Harry Durimel ( Les Verts) qui explique pourquoi – selon lui – vendre à  une multinationale la géothermie guadeloupéenne n’est pas une « mauvaise idée ».

 Dans les deux textes des constats sont similaires: la facture énergétique de la Guadeloupe augmente, il est urgent de développer des alternatives au pétrole et au charbon à  la fois pour des raisons économiques ( réduire la facture) mais aussi pour des raisons éthiques ( réduire les gaz à  effet de serre, l’empreinte carbone et l’impact sur le climat.) La Guadeloupe est un petit territoire énergivore. Presque d’accord sur les constats, les deux partis ne le sont pas sur les solutions. Converti au libéralisme Harry Durimel pense que le marché sera la bonne réponse; tandis que le collectif imagine des solutions plus soucieuses de l’intérêt général que du marché.

1) Proposition du collectif pour la sauvegarde du patrimoine géothermique en Guadeloupe

– CONTEXTE ET ENJEUX

DANS LE MONDE

 » La certitude d’un épuisement à  court terme des énergies fossiles en particulier le pétrole, la pollution engendrée par l’utilisation massive du pétrole (industries, transports, production d’électricité …) qui contribue aux dérèglements et changements climatiques actuels porteurs de déséquilibre écologique et de catastrophes ont amené les Etats et les organismes internationaux tel l’ONU à  poser la nécessité de la réduction de l’empreinte carbone et des émissions de gaz à  effet de serre. Cette thématique qui a été à  l’origine de nombreux Plans Climat Energie depuis Kyoto jusqu’à  la COP21 cristallise les enjeux liés au Développement Durable et à  la transition énergétique faisant la part belle aux énergies renouvelables. Ainsi des recommandations ont été préconisées et des moyens technico financiers mis en oeuvre portés par de organismes internationaux mais aussi financés par des banques et autres organismes afin d’atteindre des objectifs ambitieux d’ici 2020 puis 2050.  »

EN GUADELOUPE

 » L’électricité consommée en Guadeloupe est essentiellement produite à  partir du pétrole et du charbon. La production d’électricité par habitant en 2014 était de 4,2 MWh par an et augmente de près de 3% par an. 15,6% de cette production avait pour origine les énergies renouvelables et 84,4% les produits pétroliers et le charbon. La facture pétrolière était alors de 591,6 millions d’euros et représentait 22,2% de nos importations totales (2 662,9 millions d’euros). Depuis elle est en augmentation constante et ne cesse de participer à  la détérioration de notre balance commerciale. Les transports constituent un gros poste de consommation d’essence.

Or dans notre pays archipel nous disposons de toutes les conditions nécessaires pour réaliser une transition énergétique rapide et pour une production d’électricité faisant la part belle aux énergies renouvelables (le soleil pour le photovoltaïque, les alizés pour les éoliennes, l’eau, la mer, la biomasse) afin de réduire considérablement notre facture pétrolière et aller vers l’autonomie énergétique. Nous devons donc nous inscrire résolument dans une stratégie visant d’ici 2021 :

– à  intégrer près de 50% d’énergie renouvelable dans le mix énergétique,

– à  augmenter l’efficacité énergétique,

– à  réduire de manière significative nos importations de pétrole.

Afin de concrétiser cette volonté politique, nous devons nous donner les moyens structurels et financiers nous permettant de fixer des objectifs en nous appuyant sur des compétences industrielles et techniques locales qui ont déjà  accumulé de l’expérience sur ces questions tant en Guadeloupe qu’à  l’international. A cet égard la création d’une SEM énergie et développement durable, qui se fixerait des objectifs pour réaliser cette stratégie et agirait sur le plan financier en holding soutenant les initiatives pour leur mise en oeuvre, nous semble fondamentale. »

SUR LA GEOTHERMIE BOUILLANTE

« Le protocole de vente de l’usine géothermique de Bouillante par l’Etat à  ORMAT Technologie sous couvert du BRGM pose plusieurs questions auxquelles il faudra répondre :

Pourquoi l’usine qui, de 1996 à  2002, a su résoudre ses problèmes techniques, se moderniser et fonctionner à  plus de 92% de ses capacités en générant des excédents financiers, une fois virés les dirigeants de l’époque pour permettre sa prise en charge par le BRGM avec une participation d’EDF, est-elle entrée dans un cycle infernal d’une dégradation de l’outil industriel et de dettes catastrophiques au point que la cour des comptes recommande à  l’état de se débarrasser de la gestion du BRGM en vendant l’usine ?

Pourquoi l’EDF, partenaire minoritaire de départ du BRGM, s’est-elle désengagée passant de 40% à  2,2% ?

Qui va payer les 24 millions d’euros d’endettement cumulé laissé par le BRGM qui a bénéficié tout au long de sa gestion d’exonération de droit d’octroi de mer, aide indirecte de la région ?

Mais deux raisons importantes militent en faveur d’une annulation de ce protocole :

– Le processus d’exploitation de l’usine de bouillante par ORMAT qui s’appuie sur les brevets et licences américaines de cette société et inclue un cycle binaire utilisant de manière importante un fluide particulièrement dangereux, l’iso-pentane (gaz explosif), en contradiction avec la législation française sur les risques industriels en milieu urbain (l’usine étant en plein bourg). Après le chlordécone, l’épandage aérien, aurons- nous droit à  l’exception sur les risques industriels en milieu urbain ?

– La candidature d’un groupe industriel expérimenté et compétent dirigé par un guadeloupéen, ayant comme collaborateurs d’anciens dirigeants de l’usine de la période 1996-2002, et porteur d’un projet industriel en accord avec la stratégie de transition, d’efficacité et d’autonomie énergétique et intégrant l’université en Guadeloupe sur le volet formation.

Nous proposons donc de sursoir à  la poursuite de la vente à  ORMAT technologie et d’entamer les négociations avec le groupe AAMEN porteur du projet mentionné ci-dessus. »

SUR L’EFFICACITE ENERGETIQUE

« L’efficacité énergétique s’appuie sur l’optimisation des consommations et consiste à  rechercher une moindre intensité énergétique, une utilisation rationnelle d’énergie et des processus et outils plus efficaces. Il s’agit donc de réduire les gaspillages et consommations inutiles, les co ûts induits par la production, le transport et la consommation. Des solutions existent déjà  via les dispositifs et autres algorithmes de stockage avec gestion optimisée, l’arrivée du compteur communiquant intelligent  » LINKY « , la production et la distribution locale d’électricité avec comme particularité la réduction de factures d’électricité pour les particuliers et les entreprises. Ces solutions permettent de toucher au plus près les citoyens, la société civile et les collectivités de proximité afin qu’ils s’approprient des enjeux et tirent profit de leur mise en oeuvre en s’organisant via des SCIC (Société Coopérative d’intérêt Collectif). Ces structures coopératives serviraient de support juridico-administratifs pour entrer dans cette dynamique et pourraient se regrouper en GIE (Groupement d’Intérêt Economique) et intégrer la SEM énergie et développement durable.

Ce n’est qu’en nous appuyant sur le développement d’énergies renouvelables et propres, qui nous permettront d’accéder à  une autonomie énergétique, que nous pourrons construire un nouveau modèle de développement économique. Nous devons donc impérativement conserver dans le domaine public local toutes nos ressources naturelles afin d’en avoir la maîtrise. Il en va de notre responsabilité et de notre volonté de construire ensemble notre pays. »

2) Harry Durimel :  » La Guadeloupe bénéficiera d’un outil opérationnel, porté par des investisseurs responsables … »

De tout temps, nous avons dénoncé le libéral-productivisme qui sévit dans le monde, et dont l’Union européenne s’est faite l’adepte en renonçant au modéle social européen au profit du modèle américain. Mais force est de reconnaitre aujourd’hui que le néolibéralisme trouve dans le développement des techniques de communication et la porosité des frontières un terreau et de formidables outils pour conquérir des marchés partout dans le monde. Dans ce contexte et eu égard aux règles de droit applicables (code minier, codes du commerce et des sociétés, l’OMC et autres traités internationaux), nul ne peut empêcher un américain de venir investir en Guadeloupe, ni contraindre une société à  choisir tel ou tel actionnaire pour accroitre son capital .

Il est vain de laisser croire aux guadeloupéens qu’ils pourront s’imposer dans le capital de SAGEO et réduire à  néant l’accord conclu avec ORMAT, sous l’égide du Gouvernement français, sauf si la Guadeloupe devenait indépendante dans les prochains jours.

Economiquement : à  court terme, avec les 10 Millions, qu’ORMAT va mettre sur la table en 2016 dans l’amélioration des installations existantes, ce sont ainsi prés de 2 million d’euros qui pourraient bénéficier directement au territoire, sécurisant et même créant de nouveaux emplois. La Guadeloupe pourra bénéficier d’un outil opérationnel, à  la pointe de la technologie, portés par des investisseurs responsables, soucieux de la préservation de l’équilibre et du développement du tissu économique local. (…) La Guadeloupe a plus à  gagner dans l’optimisation de la ressource géothermique que son exploitation en bas régime par l’Etat français, comme il le fait depuis prés d’un demi-siècle, dans la plus grande indifférence populaire et politique.

Le développement de la géothermie à  Bouillante fera de la Guadeloupe, le seul territoire caribéen détenant une centrale géoothermique en fonctionnement (…) Notre positionnement est idéal pour exporter certaines activités de services, si nous développons demain une masse critique de compétences autour de la géothermie en Guadeloupe. (…)

Nous avons tout intérêt à  ce que l’usine géothermique de Bouillante sorte de la léthargie dans laquelle elle sombre aprés de longues années de gestion publique, à  travers le BRGM.

(…) Gageons qu’une usine mieux gérée génèrera création d’emplois directs et indirects, car les 150 millions d’investissements qui s’imposent à  court et moyen terme donneront assurément du travail aux entreprises guadeloupéennes. (…) Aujourd’hui les guadeloupéens payent l’électricité à  un prix largement inférieur à  son co ût de production, grâce au système de solidarité nationale appelé CSPE (contribution au service public de l’électricité (CSPE). Le MWh d’énergie géothermique est racheté 165 euros par EDF, alors que le MWh au fuel co ûte 230 euros. Quels que soient sa source et son co ût de production à  la consommation, les guadeloupéens payent l’électricité 150 euros le MWh, soit 12,70 centimes le KWh. Combien de temps encore ce système, qui veut que les métropolitains payent pour nous la différence entre le co ût réel de production et le prix de vente, durera-t-il ? Le système néoolibéral impulsé par les Américains et la Commission européenne a sonné le glas des systèmes préférentiels. (…) L’inexorable privatisation de l’économie, augure de jours difficiles pour les entreprises et les ménages guadeloupéens si nous ne sortons pas de la dépendance au fuel et au charbon. De 12,70 centimes le co ût de l’électricité passerait à  35 voire 40 centimes par kwh, si la CSPE venait à  disparaître. C’est pourquoi je ne vois pas l’arrivée d’ORMAT, audacieuse pour un petit marché comme le notre, dans le capital de SAGEOS comme le désastre annoncé.

Bien entendu notre combat pour le développement durable continue. Assurément, la Région Guadeloupe doit prendre une part dans le capital . Sa présence doit permettre de veiller à  la conformité du fonctionnement de l’usine aux normes sociales et environnementales compatibles avec les exigences du développement durable. Mais la Région n’a pas vocation à  faire du commerce en exploitant un secteur industriel. N’oublions pas que l’argent public c’est notre argent, nos impôts. Et il serait particulièrement périlleux que l’argent public soit massivement investi dans un secteur concurrentiel comportant autant de risques. Le rôle de la collectivité est d’aider à  financer la part de risque qui est très importante dans les premières étapes de développement. Par contre, les investissements sont très importants et il faut un savoir-faire industriel sur la production d’énergie et un savoir-faire sur l’exploitation du sous-sol. Cela est donc clairement du ressort des grandes entreprises privées. …