« An kè » de Miss Baylavwa, la voix libre d’une jeune guadeloupéenne

Miss Baylavwa: celle qui donne de la voix. Quand on la rencontre on découvre une jeune femme à  l’allure discrète, mais aux idées bien arrêtées. Elle publie son deuxième recueil de poèmes en créole, à  compte d’auteur, sans aide et elle ne s’en plaint pas. An Kè signifie en créole ce qui vient du coeur. Ancrée dans sa langue et dans sa terre cette jeune guadeloupéenne exhorte à  la responsabilité.

 « Nous kapab achté on biten

san gonflé poch à  lézot … » (1)

Dis comme ça, c’est beau et simple le créole. Cet extrait est tiré d’un petit recueil de poèmes entièrement écrit en créole par Miss Baylavwa. Cette jeune femme qui enseigne par ailleurs le créole n’envisage pas un instant écrire en français, ni même traduire.

 » Pourquoi ? Je suis une Guadeloupéenne qui s’exprime de là  o๠elle est, et là  ou je suis on parle créole … » Elle est passée par le rap, elle écrit un créole fluide et musical qui parle aussi à  l’oreille des non créolophones.  » J’écris le créole de tous les jours, de la vie de tous les jours. Je m’appuie sur le créole basilectal mais j’utilise aussi un créole vivant qui n’est pas figé. Je n’oublie pas que le créole a été longtemps oral seulement, dans mes poèmes on retrouve l’atmosphère du gwoka et du rap. Je cherche la musicalité.  »

Miss Baylavwa n’est pas satisfaite du fonctionnement de la société dans laquelle elle vit, la Guadeloupe n’est pas un paradis :  » Oui, il m’arrive d’avoir mal, mais tout remettre en question brutalement, descendre dans la rue en espérant que tout va changer comme ça, je sais que ce n’est pas possible. C’est du bruit, du fracas, une colère purement réactionnelle, sans résultat. On n’évoluera qu’en proposant autre chose, en pensant différemment. »

D’o๠ce fil conducteur :  » Je dois être moi-même, je ne suis pas victime d’une domination, il m’appartient de définir ce que je suis, de m’affirmer en tant qu’être humain.  »

Douceur, espoir et révolte
 » Nous sommes capables d’acheter ce dont nous avons besoin sans gonfler les poches d’autres que nous … » Le propos de cette Guadeloupéenne est à  vocation interne, il s’adresse à  la Guadeloupe et à  ses modes de consommation, pervertis par le crédit, l’endettement et un matraquage publicitaire qui créé de faux besoins et bouleverse les modes de vie. Mais au fond Miss Baylavwa ne dit pas autre chose que le nouveau gouvernement grec qui rechigne à  payer une dette résultat de décennies de corruption et mauvaise gestion ; ou la philosophe Annah Arendt considérant que la manière de dépenser l’argent que nous gagnons est un  » geste politique « .

Les poèmes de Miss Baylavwa égrenne une petite musique faite de douceur, d’espoir et de révolte.

Une colère sourde :  » Gadé asi laté moun i ka mo fen, séten Nèg pa’a manké … Gadé asi laté moun i ka mo menm maladi Nonm sa géri jodi, séten Nèg pa’a manké … » (2) et l’espoir d’un avenir meilleur :

 » kon zetwal ki an syèl

Nou tout la pou briyé

è fè lèmonn vansé

Nou tout ni kapasité

Nou pa asi latè pou échwé

Nou ni wol an nou pou jwé

Kité léspri an nou yé

Dékouvé, vwayajé

Pou lémomn ay pi byen

A pa tou di palé

Gadé, kritiké obyen babyé

La nou yé la

Pou poté ti grenn-sab an nou

Pou tout biten pé pi byen  » (3)

Le fil conducteur de ses poèmes est la conscience et la responsabilité :

 » Nou konprann libété è rèsponsabilité ka fè yonn … »

 » Je suis Guadeloupéenne, dit Miss Baylavwa, avec des racines africaines, donc je m’adresse aux Afro-antillais, mais en effet chacun peut se retrouver dans ce que j’écris, je parle de l’humanité, de choses simples, il n’y a pas de séparation réelle entre Africains et Européens. Si nous pensons différemment, c’est le résultat de l’histoire, des systèmes qui dressent des barrières. Je ne cherche pas à  imposer des idées, je veux plutôt inciter à  la réflexion. Trop de choses semblent aller de soi, comme s ‘il s’agissait d’évidence, en particulier ce qu’on entend dans les médias. On doit s’interroger, il existe d’autres interprétation du monde possible, on ne peut pas accepter tout comme évident. J’ai confiance, les choses se font.  »

Miss Baylavwa est à  l’opposé de la description facile d’une jeunesse immature, incapable d’effort, consummériste et irresponsable. Elle est l’inverse de cela . Elle représente l’espoir d’un avenir moins sombre que celui promis par les mauvaises augures.

– « AN Kè » de Miss Baylavwa, aux éditions Nég Mawon, 88 pages, 13 euros, en vente dans la plupart des librairies en Guadeloupe. L’auteur vend aussi ses livres dans la rue, le samedi matin à  Pointe-à -Pitre, parfois, dans la zone piétonne.

Traduction creole/français
(1) Nous pouvons acheter ( nous nourrir, consommer)

sans remplir les poches d’autres que nous

(2) Voyez-vous tous ces hommes qui meurent de faim dans le monde

Parmi eux, les Noirs sont en si grand nombre

Voyez-vous tous ces hommes qui meurent même de maladies curables de nos jours

Parmi eux, les Noirs sont en si grand nombre

(3) – Comme les étoiles dans le ciel, nous sommes là  pour briller et permettre à  l’humanité d’aller de l’avant. Nous avons tous la capacité, nous ne sommes pas sur terre pour échouer, nous avons un rôle à  jouer.

Permettons à  notre esprit d’être, de découvrir, de voyager pour que le monde aille mieux.

Rien ne sert simplement de parler, de regarder, de critiquer ou bien de manifester son mécontentement .

Tentons de toujours agir là  o๠nous sommes, afin de contribuer à  une amélioration de la vie . »

(4) « Nous devons comprendre que la liberté et la responsabilité ne font qu’un »