Béville/Paul Niger, de l’administration coloniale à  l’anticolonialisme, le parcours d’un Guadeloupéen

« Albert Béville, alias Paul Niger » écrit par Ronald Selbonne sera une pièce utile dans l’historiographie contemporaine de la Guadeloupe. Le travail réalisé par l’auteur et les textes de Béville publiés en annexe sur l’économie, sur le développement, sur l’assimilation fournissent un éclairage aux questions qui se posent toujours aujourd’hui : quel développement ? quel statut ? quel projet ?

 Qui était Albert Béville, alias Paul Niger et quelle est sa place dans l’histoire de la Guadeloupe contemporaine ? Une vie brève et peu de traces derrière lui n’ont pas facilité la tâche de Ronald Selbonne qui, en entreprenant ce travail (1), a voulu réparer une injustice et rendre visible cet  » homme de marbre dur » que « nul ne connait » alors que tant de plumes et de micros se tendent vers des « hommes de toc ».

Le biographe a livré la plupart des clés, mais pas tous les mystères, de ce Guadeloupéen né en 1915, quand la première guerre mondiale commençait et disparu en 1962 lors du crash du Boeing 707,  » Château de Chantilly », à  Caféière, sur les hauteurs de Deshaies.

C’était la fin de la guerre d’Algérie et Béville n’est jamais arrivé à  Pointe-à -Pitre. Son corps a été reconnu grâce aux papiers d’identité retrouvés. L’administrateur-colonial-démissionnaire/l’homme politique naissant/le poète, s’est confondu avec la terre guadeloupéenne sur laquelle il revenait pour, semble-t-il, mener un combat politique qui n’a jamais eu lieu.

L’anti Senghor

Comment dessiner en quelques mots le personnage Béville/Niger ? Une phrase relevée à  la page 181 pourrait être cette esquisse : sur le plan politique Albert Béville est l’anti Senghor, celui qui fut le président/poète du Sénégal; et sur le plan de la poésie Niger est toujours l’anti-Senghor. La négriture senghorienne universellement reconnue est à  l’opposé de la posture et de la pensée de Beville, si peu connue. Ceci explique peut-être cela.

Il faut dire pourquoi Niger/Béville, l’homme de marbre, est si opposé à  ce leader africain du XXem siècle, alors qu’il a vécu plusieurs années en Afrique, qu’il a puisé dans ce continent l’inspîration essentielle de sa poésie et qu’il fut l’un des membres fondateurs autour d’Alioune Diop de la revue Présence Africaine.

Explications: « Quand Niger condamne irrémédiablement le colonialisme, Senghor ratiocine :  » nous savons que le colonialisme est un phénomène universel qui, à  côté de ses aspects négatifs, en a certains positifs … Quand Béville exprime sa solidarité avec l’Algérie durant la guerre d’indépendance, Senghor applaudit à  la politique de la France … ». Pour Béville/Niger la culture n’est pas un ilôt neutre, une Suisse à  l’écart du monde, qui supporte les mondanités quand les humains se déchirent.

Senghor chantre de la culture négro-africaine et de la négritude est embarassé dès qu’il s’agit d’engagement politique et de résistance à  l’ancienne métropole. Senghor n’est jamais sorti de la Françafrique ce que lui reprocha Fanon:  » On ne peut vouloir le rayonnement de la culture africaine si l’on ne contribue pas concrétement à  l’existence des conditions de cette culture… » C’est pourtant simple.

Le dilemme africain de Béville
Albert Béville savait ce qu’était la françafrique et le colonialisme puisqu’il en a été un acteur actif. Bon élève du lycée Carnot à  Pointe-à -pitre, bon sujet de la métropole le jeune Béville a reçu en 1936 le prix du Gouverneur pour ses performances scolaires, performances qui lui permirent quelques années plus tard d’entrer à  l’école nationale de la France d’Outre-mer,  » le plus s ûr moyen » pour devenir administrateur zélé de la France coloniale.

Dans les pays par lesquels il passa, le Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Mali, le Dahomey, Albert Béville laissa la marque d’un administrateur probe et acharné, convaincu, sans être dupe, de  » participer à  l’amélioration du bien-être matériel » et à  une « manière de préparer la prise de responsabilité ».

Il n’empêche que pour lui le dilemme a existé, comment échapper au paternalisme, ne pas être un « bâtisseur d’hypnoseries »; comment échapper à  cette Afrique qu’il n’aime pas: celle de la chicotte, des muscles noués par le travail forcé, celle des maîtresses de douze ans, des indemnités … comment échapper à  à  ce monde politique corrompu dans un pays d’après les indépendances. » Il est aux premières loges pour mesurer ce qu’est la domination coloniale et les effets sur les peuples colonisés. C’est en Afrique sans doute qu’il a trouvé les arguments qu’il opposa plus tard au stratégie d’assimilation de la France coloniale. Voici ce qu’il écrivait en 1962 dans un article de la revue Esprit :  » l’assimilation fut un de ces merveilleux trucs politiques (…) acceptés comme vérité par ceux là  même qu’ils ont en charge d’endormir, de ligoter, d’anéantir. »

Son engagement à  la fin des années 1950 au sein du Front antillo-guyanais, favorable à  une autonomie pour la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane, n’est pas compatible, dans le contexte de l’époque, avec son statut de fonctionnaire colonial. En 1961 on lui reproche  » d’avoir mené une action personnelle contraire à  la politique du gouvernement de la République », il est retrogradé, puis il quittera ses fonctions. L’administrateur en chef des colonies et l’anticolonialiste ne pouvaient plus aller ensemble.

Accident, attentat ou merveilleux antillais
Puis  » l’accident » survient en 1962. Le livre de Ronald Selbonne se distingue en deux parties bien nettes. Une partie documentée, argumentée, légèrement académique qui analyse la vie et l’oeuvre de Paul Niger, base d’un mémoire de DEA de littérature que l’auteur a présenté en 2007 et une partie plus politique, plus polémique aussi qui jettent des ponts entre Béville/Niger et la Guadeloupe en ce XXIem siècle.

Que penserait Béville de la Guadeloupe de 2013 ? Aurait-il eu une carrière politique si le Boeing avait franchi les montagnes ?

Dans ces années 1950/1960, une forme d’autonomie de la Guadeloupe, de la Martinique et de la Guyane regroupée dans une fédération était pour Albert Béville comme une sorte d’évidence et il n’était pas communiste. Son analyse de la situation n’était pas marxiste et le passage à  la  » lutte armée » ne faisait pas partie de ses plans.  » C’était un patriote guadeloupéen lucide, compétent, modéré qui n’a jamais à  ma connaissance partagé les vues des nationalistes extrémistes et aventuristes … » disait de lui en mars 2000, Rosan Girard.

Ronald Selbonne, cite Jean Barfleur qui déclare :  » la présence de Béville aurait évité la dérive maoïste du mouvement national en Guadeloupe ». Une autre histoire aurait pu être écrite, mais la trajectoire du Boeing en a décidé autrement.

Cette trajectoire justement est-elle d û à  un accident, à  la fatalité, au réel merveilleux antillais (2) , ou bien à  de vulgaires poseurs de bombes qui ont fait explosé l’avion en vol?

Un châpitre est consacré à  cette interrogation et toutes les hypothèses sont ouvertes. Des faits sont troublants. Un autre homme politique dérangeant pour le pouvoir de l’époque était dans l’avion: Justin Catayée, député de Guyane et porteur de revendication autonomiste. La France en train de perdre l’Algérie, regardait vers Kourou pour installer une base spatiale. C’était le temps des barbouzes, de l’OAS de là  a en conclure que …

Les témoins sont de moins en moins nombreux et les archives n’ont peut-être pas fini de parler.

Le souhait bévilien et la Guadeloupe en 2013 une mise en perspective cruelle
Pour ce qui est de la postérité politique de Albert Béville, on peut dire que Ronald Selbonne se lâche, disons qu’il est même cruel pour tous les camps, parce « qu’il a mal au ventre », comme il le dit lui-même.

Sur les nationalistes:  » Le paradoxe repéré est que le discours anticolonialiste en Guadeloupe a été à  bien des égards un discours d’assimilation qui passait par Tirana, Alger, Pékin, La Havane, Mexico plutôt que par Basse-Terre, écrit l’auteur,(…)

Sur le citoyen antillais: « Aujourd’hui les Antilles et la Guyane représentent une bien pâle figure au regard du souhait bévilien (…)

Sur les élus locaux du XXIem siècle: « Quand l’exploitant hexagonal a ouvert les portes du poulailler, les poules départementales se sont réfugiées encore plus à  l’intérieur au lieu de se dégourdir les pattes dans la basse-cour républicaine … » Sévère.

Charge lourde enfin contre l’actuel ministre des Outre-mer, Victorin Lurel taxé « d’opportunisme politicien » et  » d’ambition sans éthique ». Et ne dite pas à  Selbonne que cette charge n’avait pas sa place dans un ouvrage consacré à  Béville « homme de marbre dur ». Sa réponse est prête :  » Comment aurions-nous passé sous silence le présent dans une analyse de la postérité politique de la pensée et de l’action d’Albert Béville (…) l’historiographie contemporaine est trop mince pour que nous écartions pour quelques raisons que ce soit et d’un revers de plume, des éléments de politique récentes. » Les mouvements nationalistes, le peuple, les intellectuels, tous passent au crible de l’auteur et de sa mise en perspective, il n’y avait aucune raison pour que le ministre en place y échappe.

Albert Béville fut-il une occasion manquée pour la Guadeloupe, celle d’un homme politique à  la fois visionnaire, porteur d’une éthique et ancré dans le réel ? La réponse de Ronald Selbonne est prudente :  » Béville avait des idées, mais pas d’assise électorale. » Dans les années 1960, la Guadeloupe le connaissait peu.

Si le Boeing s’était posé, le passager Béville aurait-il fait une carrière politique et laquelle ? Aucune boule de cristal peut le dire, la certitude est qu’il s’agissait d’un homme brillant, cultivé, tenace qui avait une vision pour son pays. Aurait-il été entendu ? Il aurait fait sans doute un excellent député, mais aurait-il résisté à  « l’assimilation » tant détestée ? Serait-il devenu ministre de la République française, comme Christiane Taubira, qui a préfacé l’ouvrage de Ronald Selbonne, passée elle-même des mouvements autonomistes guyannais au portefeuille ministériel, et pas le moindre, puisqu’elle est garante de la justice sur tout le territoire de la France…

(1) « Albert Béville alias Paul Niger » par Ronald Selbonne, aux éditions Ibis Rouge, 299 pages, 25 euros.

(2) L’auteur qui n’écarte aucune hypothése évoque celle du mystère et des coincidences qui pourraient relever du « merveilleux antillais ». Albert Béville a trouvé la mort à  l’extrème opposé de l’habitation D’Anglemont là  o๠périt en 1802, en une explosion historique le colonel Delgrès  » son maître et son idole ».

La dernière apparition en public de Béville fut lors d’une conférence à  Paris dans le cadre de la journée Delgrès, c’était un 27 mai. Le dernier poème de Béville,  » Apatride » est daté du 10 mai 1962. C’est un même 10 mai 1802 que Delgrès publia sa célèbre proclamation :  » à  l’univers entier le dernier cri de l’innoncence et du désespoir. »