Elin, paysan bio à  Sainte-Rose, tête haute et mains dans la terre respectée

La Guadeloupe n’est pas qu’un « monstre chimique » comme l’a décrite un journal parisien. Des agriculteurs guadeloupéens depuis des années se battent pour faire entendre une autre voix, d’autres arguments. Ils sont peu écoutés, le temps pourtant, semble leur donner raison. Parcours et histoire de Elin Losange, l’un des précurseurs. Elin fut l’un des premiers, en Guadeloupe, à  passer à  l’agriculture biologique. Impossible de le manquer, tous les vendredis il est au marché paysan du Gosier, détendu et toujours souriant, il vend ses produits. Les autres jours de la semaine il est à  Saint-Rose sur les quatre hectares bio qu’il cultive sur les terres de l’Habitation des Galbas.

Elin est passé par l’agriculture conventionnelle, puis l’a abandonnée lassé par la dépendance dans laquelle il se trouvait :  » Je faisais du chiffres d’affaire, mais j’étais dépendant des produits chimiques à  acheter, je dépensais beaucoup. Quand je cultivais des ananas, ces produits me provoquait des allergies. On en parle peu, mais il y a beaucoup des maladies chez les agriculteurs. J’ai fait aussi de l’élevage conventionnel , mais je n’étais pas libre de mes actions. »

« Une arrière-grand-mère forte, qui m’a fait comme je suis »
Pourquoi faire du bio ? L’histoire familiale d’Elin a joué dans sa conversion.  » Après le cyclone Hugo, je n’ai pas voulu redémarrer comme avant, je me suis souvenu des techniques de plantations qu’avaient mes parents avant l’arrivée massive des produits chimiques. Ils faisaient de l’agriculture biologique sans le savoir. A cette époque là , ils produisaient sans ajouts phytosanitaires, puisque de toute manière ils n’avaient pas les moyens d’en acheter. Jusqu’aux années 1970, ces produits étaient bien trop chers. J’avais cet exemple en mémoire, j’ai pensé que je pouvais faire comme eux, avant le tout chimique. Et puis j’avais conscience de l’évolution et des difficultés qu’ils ont rencontrées par la suite. »

 » Comme bien des agriculteurs guadeloupéens, et d’autres dans le monde, ils ont écouté les marchands qui il y a plus de trente ans ont commencé à  leur proposer des engrais et des produits chimiques. Les premières années les rendements ont été exceptionnels, stimulée, la terre très saine dopée par la chimie a beaucoup produit, mais après quelques années les agriculteurs ont déchanté: les rendements ont baissé, les sols se sont appauvris et les maladies sont arrivées. Dès lors, pour maintenir les rendements il a fallu à  ces agriculteurs toujours plus d’intrants. Ayant connu cela, j’ai voulu retourner aux sources. »

Une autre personne est présente dans la mémoire d’Elin : Rose Chirasco, son arrière-grand-mère, partie en 1980 à  l’âge de 86 ans.  » Elle était forte, se souvient Elin, « un caractère comme on en trouve parfois, chez les femmes guadeloupéenne, solide, responsable dans sa tête. Elle ne savait ni lire ni écrire, mais elle avait l’intelligence de la vie. Elle disait n’avoir aucune religion, elle n’était pas catholique, pas plus qu’adventiste. A cette époque là , si tu n’allais pas à  la messe, si tu n’étais pas catho tu étais le diable, elle a résisté à  cela. Je me souviens d’elle comme d’une femme forte et respectable, une femme très spéciale, j’ai vécu près d’elle jusqu’à  l’âge de 9 ans. Je me souviens qu’elle jouait du tambour avec ses frères et qu’elle cultivait un jardin créole avec des plantes médicinales. Je crois que c’est elle qui m’a fait comme je suis. »

A la fin des années 1980, Elin, a commencé à  produire des ananas, des plantains sans produits chimiques et sans label bio puisque rien n’existait en Guadeloupe. C’est seulement au milieu des années 1990 qu’on a commencé à  parler de certification bio dans l’archipel et qu’une quinzaine d’agriculteurs se sont lancés. Le moins qu’on puisse dire est qu’ils n’ont pas été grandement soutenu.  » On ne nous a rien facilité, il a toujours été difficile de faire passer nos dossiers, déclare Elin, « aujourd’hui encore pour obtenir quelque chose de l’administration mieux vaut se présenter comme agriculteur conventionnel plutôt qu’avec le label bio, rien n’est fait pour développer nos activités. »

Dans certaines régions de l’hexagone des collectivités soutiennent et financent des producteurs bio organisés, en Guadeloupe c’est plus compliqué :  » Là -bas les professionnels sont solidaires, ils travaillent ensemble, ici le contexte est différent: souder les gens, les faire travailler ensemble dans la durée est difficile, il faut le reconnaitre. »

Mal structurée, peu soutenue par les collectivités, l’agriculture biologique en Guadeloupe repose sur quelques individualités, mais sur le fond beaucoup reste à  faire en matière de formation, de mise à  disposition de terre, de commercialisation. « J’en suis conscient, quelques personnes militent, veulent se faire entendre, mais c’est difficile » constate Elen. Il ne faut pas lâcher car dans le contexte actuel, alors que des doutes de plus en plus grands pèsent sur l’agriculture conventionnelle et la fiabilité des produits, les producteurs bio doivent être entendus. Cela passe par une prise de conscience des consommateurs, plus d’éxigence sur l’origine, la traçabilité, la qualité du produit. Produire et consommer « propre » ce n’est pas être nostalgique d’une agriculture du passé qui de toute manière a défintivement disparu, c’est prendre conscience des excés qui ont été commis et changer la donne.

Une terre bien travaillée n’a pas besoin de produits extérieurs
Ce matin là , Elin est sur ses terres de Sainte-Rose, il regarde avec un peu d’inquiétude un champ de patates douces, isolé par un fossé des champs de cannes qui l’entourent :  » Je n’avais pas prévu d’irriguer, s’il ne pleut pas bientôt, je vais perdre la production, il leur faut de l’eau. L’agriculteur joue avec le climat. »

Elen ne se démonte pas :  » Je sauverai ce que je peux, ensuite je planterai des groseilles que je récolterai en décembre. Ma situation me permet de faire face, je limite les frais, je ne suis pas pris dans la spirale de l’endettement, je garde le contrôle. Je n’ai jamais été habitué à  avoir trop d’argent, ici sur ces quatre hectares bio, je n’en perds pas et je suis libre, je travaille comme je veux. »

Un peu plus bas dans la pente, on distingue un champ de piments, plus loin des ignames, des haricots et, à  titre expérimental du riz en pleine terre. Un champs bio se caractérise par un désordre apparent. Entre les cultures, dans les cultures, c’est vert, l’herbe est toujours présente parmi les plantations mélangées :  » c’est un désordre riche », insiste le paysan bio, « pas de désherbant ici, pas de produits chimiques qui nettoient la terre, tuent les  » mauvaises herbes » et empoisonnent le sol. Une terre bien travaillée n’a pas besoin de ces produits extérieurs, le sol s’autoenrichit si on le traite bien et si on utilise des fertilisants intelligents. »

Les pieds et les mains dans la terre, Elen est chez lui dans ce paysage de cannes converti partiellement en cultures vivrières. Il trouve là , à  la fois son travail et sa liberté, dans ces champs qu’il cultive depuis cinq ans: quatre hectares, cernés de cannes en conventionnel. Il envisage d’étendre la culture bio pour produire plus d’ignames, de manioc, de patates douces, mais il voudrait contrôler toute la chaîne ce qui n’est pas le cas à  ce jour, et les pouvoirs publics ne s’impliquent pas. Moins de 1% des surfaces agricoles sont consacrées à  l’agriculture biologique en Guadeloupe, pour 3,5% en moyenne sur l’ensemble du territoire français. La marge de progression existe.