Le Negmawon et le Béké imprégnent toujours les relations à  l’autorité et au travail en Guadeloupe

Un petit livre est sorti au mois de janvier 2012 édité par L’Harmattan avec ce titre:  » Manager en Guadeloupe, un pari impossible ». Son auteur est Fatima Py, diplômée en science de gestion visiblement passionnée par la problématique des ressources humaines. Elle soulève des questions clés sur les relations à  l’autorité et au travail en Guadeloupe.

 En préambule nous précisons ne pas croire aveuglément aux vertus du management et de la gestion des ressources humaines. Les services GRH de quelques grandes entreprises n’ont empêché ces dernières années, ni les suicides, ni les licenciements, ni les échecs, ni les carrières brisées. Alors gestion des ressources humaines, management, pourquoi pas, mais avec quels objectifs ?

Cette précision n’enlève rien à  l’intérêt du livre court mais dense publié par Fatima Py :  » Manager en Guadeloupe, un pari impossible ».

La première partie de son propos peut se résumer ainsi : inutile d’espérer des relations saines et apaisées dans le monde du travail en Guadeloupe, si on occulte l’héritage culturel. Dans la deuxième partie du livre l’auteur propose des pistes pour améliorer l’existant : recrutement endogène, effort de formation, arrêt du recrutement clientéliste etc.

L’histoire de la Guadeloupe a connu le temps de la dépossession. Des hommes et des femmes ont été privés de leur réalité existentielle pour être plongés dans un monde qui n’était pas le leur. Ce fut la société esclavagiste, puis coloniale. Un héritage culturel qui, quoiqu’on dise ou fasse, marque la Guadeloupe aujourd’hui encore.

Dans la première partie de son livre qui, précisons le est plus tourné vers l’avenir que vers le passé, Fatima Py, résume l’héritage en quelques pages simples et éclairantes.

Des antagonismes ancestraux à  dépasser

Dans le privé, le marché du travail est dominé en Guadeloupe par quelques grands groupes familiaux dont l’histoire est liée au passé de l’île: Le groupe Bernard Hayot, le groupe Loret, le groupe Blandin, le groupe Despointes etc. Ces groupes de sociétés se connaissent parfaitement, ont des liens entre eux et contrôlent l’essentiel de l’économie et des emplois dans des secteurs aussi divers que l’agroalimentaire, le tourisme, la grande distribution, le bâtiment, l’automobile, l’édition, la téléphonie, l’immobilie etc.

Des concentrations qu’on peut difficilement imaginer dans un autre département français. Un groupe qui contrôle à  la fois la vente de quatorze marques automobiles et l’essentiel de la grande distribution serait une rareté dans le Vaucluse ou la Drome o๠la concurrence économique et patrimoniale existe. L’économie, le marché de l’emploi, comme celui de la consommation sont ainsi concentré entre quelques mains.

 » Ces groupes de sociétés guadeloupéennes appartiennent souvent à  des descendants de colons, cela crée un type de conflit qui sort du cadre professionnel pour s’inscrire dans un cadre sociétal, » écrit l’auteur.

En deux mots, rien n’aurait changé: les descendants de colons, blancs, font toujours travailler les descendants des esclaves, noirs. Cet héritage, le sentiment qu’il laisse par delà  les siècles, ne favorise pas le dialogue social. Surtout si d’un côté des postures laissent apparaître un sentiment de supériorité dans les vieilles familles békés et si de l’autre, pour compenser, la culture du  » Negmawon », à  la révolte évidemment légitime, persiste. Voilà  pour le privé.

Dans le public, il y a ce que Fatima Py nomme: le spectre de l’Etat colonial français. Elle écrit:  » La performance définitive ne pourra être atteinte dans les services publics qu’une fois que la gestion des ressources humaines aura su éradiquer le spectre de l’Etat colonial . Une prise en compte de la culture serait un atout pour sortir d’un antagonisme ancestral opposant d’un côté le colon – Etat colonial, le béké voire le patron, l’esclavagiste quoiqu’il en soit, celui qui exploite – et de l’autre l’employé. Cet antagonisme reste latent tant que le climat social semble bon, mais conduit irrémédiablement au conflit et à  la violence en cas de mésentente. »

Un management qui ne serait pas venu d’ailleurs

Tel est la situation décrite à  laquelle s’ajoute le cas particulier des petites collectivités o๠la politique, le clientélisme dans le recrutement, l’affectif, les réseaux familiaux, le service rendu prime sur la compétence et le savoir-faire.

Alors comment évoluer et accéder à  des relations à  la fois apaisées et professionnelles dans le monde du travail en Guadeloupe ? C’est de cela qu’il s’agit quand le poids de l’héritage conduit à  l’impasse et au final entrave le fonctionnement du pays avec un « risque social » imprévisible pesant comme une perpétuelle épée de Damoclés.

Fatima Py estime que la mise en oeuvre d’une gestion des ressources humaines organisées et structurées, bref une  » modernisation » des relations professionnelles dans le travail devraient permettre de dépasser les stigmates de l’héritage culturel et de s’affranchir de la logique du Béké et du Negmawon.

Les ressources humaines suffiraient-elles à  apaiser quatre siècles d’histoire ?

Il faudra surtout du temps et peut-être laisser passer les générations encore marquées par l’histoire sociale violente de la Guadeloupe. On peut espérer que les générations montantes trouveront un langage apaisé et sauront mettre en place un  » management endogène qui respecte et utilise les caractéristiques culturelles de la population » tel que l’appelle de ses voeux Fatima Py.

Un management qui ne serait pas perçu comme « venu d’ailleurs » mais produit local respecté dépouillé du spectre d’une identité fondée sur la domination et une couleur de peau. Le chantier reste ouvert.

– « Manager en Guadeloupe: un pari impossible.

Héritage culturel et ressources humaines en Guadeloupe » par Fatima Py.

Edité chez L’Harmattan. 70 pages, 12 euros.