Un livre pour déconstruire le « Fantôme de la plantation »

En mars dernier, Patricia Braflan-Trobo, sociologue guadeloupéenne, a publié un ouvrage sur les stigmates et les stéréotypes liés à  la couleur de la peau. Retour sur un livre qui donne à  réfléchir et nous dit de ne pas céder à  la facilité des représentations sociales et des préjugés. Le monde est toujours plus complexe que les représentations que nous en avons, la compréhension de cette complexité nous rend libres La conversation a eu lieu il y a trois ou quatre ans, c’est important de le dire pour situer ces propos dans le temps. Ils ne datent pas d’un siècle. A l’heure de l’apéritif, sucre, citron et bouteilles de rhum sur la table, une dizaine de personnes sont assises sous la galerie d’une maison créole en Guadeloupe. On y parle de tout et de rien. Tout à  coup, Robert, un Guadeloupéen d’une quarantaine d’années, qui a toujours vécu dans l’île, peintre en bâtiment, s’adresse à  un couple de métros assis à  côté de lui :  » c’est drôle vous me parlez comme si vous parliez à  un blanc. » Surprise chez les deux métros dont la première réaction a été de demander quelle différence il y a à  s’adresser à  un noir ou à  un blanc. Ils vivent dans le 18e arrondissement de Paris, quartier aux multiples origines ethniques, ils ont moins de cinquante ans, et n’ont pas pour habitude d’adapter leurs propos à  la couleur de peau de leurs interlocuteurs.

Robert a quelques difficultés à  expliquer ce

a ressenti : question de ton, de regard, choix des mots, sujets abordés, lui en tout cas perçoit une différence. Du coup les propos ce soir là , prennent un autre tour, la question de la couleur devient le sujet de conversation.

« Grand-père noir, grand-père blanc
Une jeune femme métisse dont le père est Guadeloupéen, elle même marié à  un métro raconte cette histoire. Lorsque son fils était à  l’école maternelle dans le Gard, son grand-père noir est un jour allé le chercher à  l’école. Quelques jours plus tard le petit garçon a dit à  sa mère : « On m’a dit à  l’école que j’avais un Papy noir, je ne le savais pas. »

En dernière année de maternelle, la vie de ce petit garçon – qui a aujourd’hui 20 ans passé – était trop courte pour avoir subit l’influence des représentations sociales, des stéréotypes et des couleurs, pour lui un grand-père est d’abord un grand-père, avant d’être un homme de couleur, quelle que soit la couleur. A partir de ce jour en revanche, il a pu percevoir une différence.

Robert, Afro-antillais, homme de chantiers, dans la première décennie du XXIe siècle, est surpris lorsque des blancs s’adressent à  lui, comme à  un blanc. Mais comment les blancs s’adressent-ils à  lui habituellement ? Et quels blancs ? Stigmates ou réalité.

C’est deux histoires vécues pour amener le livre de Patricia Braflan-Trobo, publié en mars dernier  » Couleur de peau, stigmates et stéréotypes ». Plus d’un demi-siècle après la publication des ouvrages de Fanon sur la « Peau noire » et les « Masques Blancs » que cite d’ailleurs abondamment la sociologue, l’affaire n’est pas réglée et ne le sera pas tout de suite.

Mais on peut espérer.

Interrogée au début du mois de juin lors de la présentation de son livre à  la médiathéque de Port-Louis en Guadeloupe par une lectrice qui demandait:  » Mais que faut-il faire pour que ça change? » Patricia B-T a répondu : » Personnellement j’ai décidé d’écrire, de témoigner pour contribuer à  déconstruire des représentations sociales qui pendant des siècles ont fait de la couleur de peau dite noire, un stigmate d’infériorisation. »

La fantôme de la plantation

Parle-t-on trop des sociétés esclavagiste et colonialiste qui ont accompagné et participé à  la construction de l’histoire de l’Europe ? S ûrement pas. Et si on en parle tant aujourd’hui c’est parce qu’on n’en a pas assez parlé hier, les mémoires ayant enfoui ce passé trop douloureux pour ceux qui en furent victimes et pas glorieux pour ceux qui en furent les instigateurs.

En Guadeloupe, comme dans l’ensemble de la Caraïbe, comme aux Etats-Unis les sociétés ont été fondées sur le fantôme de la plantation. Cette organisation sociale décrite une fois de plus par Patricia Braflan-Trobo était construite sur la peur, la dévalorisation de l’Etre, la hiérarchisation des couleurs de peau, la déshumanisation des Africains déportés, l’acculturation, le dénigrement des noirs et d’’une Afrique sauvage opposée à  une Europe civilisée. Et de cela il reste des traces.

La sociologue en retrouve dans les relations au travail, un noir acceptera plus facilement de recevoir des ordres d’un supérieur hiérarchique blanc que d’une personne appartenant au même « ethnogroupe » que lui ; mais aussi dans la vie quotidienne et même sur les ondes des radios : « Pour illustrer ces représentations des Afro-Guadeloupéens ou Afri-Martiniquais, on peut faire référence à  des chansons encore diffusées sur les radios. Comme Mové Nèg dont les paroles sont les suivantes : « Il est vrai que depuis le fin fond de la Guinée, le nègre est mauvais dans sa tête, dans son coeur, mais pourquoi sommes-nous comme cela ? » Ou encore la chanson « nèg kont nèg » : Le nègre n’aime pas que le nègre possède plus que lui . Les nègres sont contre les nègres pour de l’argent, pour une voiture, pour une femme etc «

Patricia Braflan-Trobo s’interroge : « Comment comprendre que des membres de l’ethnogroupe dits noirs peuvent encore en 2011 être les vecteurs de telles créations idéologiques dont le but était précisément lors de leur édification de nuire à  cet ethnogroupe en enlevant à  ses membres toute humanité ? »

La compréhension de la complexité nous rend libres

Comme cette lectrice de Port-Louis qui posait la question à  l’auteur nous pouvons nous interroger à  notre tour : comment faire pour que ça change ? Les représentations sociales issues de l’éducation, de l’histoire de chacun d’entre nous, de l’environnement dans lequel nous vivons ou avons vécu sont souvent simples et rassurantes : les noirs sont comme çi, les blancs sont comme ça, les asiatiques etc. Le monde à  travers ces clichés parait facilement compréhensible, alors que c’est la complexité qui est partout présente et la compréhension de cette complexité nous rend libres. Il est donc nécessaire de détruire le « fantôme de la plantation », de déconstruire les falsifications de l’histoire et de combattre les stéréotypes. La couleur de la peau ne nous apprend rien sur les qualités ou l’absence de qualité d’une femme ou d’un homme. Il faut se parler, communiquer, vivre ou travailler ensemble pour commencer à  connaître et comprendre à  qui on a à  faire.

« Il est nécessaire de rappeler que la notion de « nègre » est une construction du système esclavagiste » écrit Patricia Brafla-Trobo à  la fin de son livre. « Les stéréotypes, les préjugés, les injonctions de solidarité, d’entente et de cohésion du groupe du fait de l’épiderme qui seraient de la même couleur  » nou sé nég  » ne repose sur aucune réalité ni humaine, ni scientifique. Les êtres humains quelle que soit la teinte de leur épiderme, demeurent des êtres avec un fonctionnement propre, une liberté de choix et d’action difficilement aliénable de façon totale ou absolue. » Donc, la couleur, l’origine ethnique, l’appartenance à  tel ou tel groupe ou catégorie sociale n’est pas une valeur en soi. Il faut donc être vigilant pour ne pas se laisser piéger par les préjugés et les réflexes sociaux, la tâche n’est pas facile, mais on peut s’y exercer tous les jours.

Pour terminer sur une touche malgré tout optimiste rappelons cet enfant qui a compris à  cinq ans qu’il avait un grand-père noir et un grand-père blanc, adulte aujourd’hui il sait que leur couleur n »’pas influé sur l’affection et l’attention que lui ont porté ces deux hommes. Il a déconstruit les stigmates.

« Couleur de peau stigmates et stéréotypes, la légende des crabes à  l’épreuve du management » de Patricia Braflan-Trobo aux éditions Nestor, 162 pages, 20 euros