La revue  » Les Temps Modernes » a fait l’analyse du mouvement social de 2009 en Guadeloupe

La revue  » Les Temps Modernes  » consacre son dernier numéro à  la Guadeloupe et la Martinique deux ans après le mouvement social de janvier 2009. Plus de 400 pages de commentaires et d’analyses qui font le point sur ce que l’on sait de ce mouvement aujourd’hui et sur les perspectives. Nous proposons une courte synthése pour donner envie d’en lire plus. Propos d’Elie Domota, Monchoachi et Patrick Chamoiseau. Des nombreuses contributions, nous avons retenu pour évoquer ce numéro celles d’Elie Domota, porte parole du LKP en Guadeloupe, de Monchoachi, poète martiniquais et de Patrick Chamoiseau, écrivain. Ils parlent chacun à  leur manière – leurs propos se font échos – de la relation de ce mouvement au politique, à  l’individu et à  l’idéologie. Voici des extraits de leurs déclarations pour aiguiser votre curiosité et votre réflexion et vous donner l’envie, peut-être, de lire l’intégralité de la revue (1)

Elie Domota :  » C’est à  nous de transformer notre discours en réalité « 

« Dans le LKP, il y a des organisations qui ont décidé très tôt d’aller aux élections. Nous nous sommes mis d’accord sur trois grands principes: le LKP n’allait pas aux élections, il ne soutenait aucun candidat et n’autorisait aucun candidat à  parler en son nom (…) Il est vrai que plusieurs membres du LKP sont allés aux élections sur des listes différentes et les Guadeloupéens n’ont pas compris. Je crois qu’ils ont eu raison de ne pas comprendre. Comment peut-on dire :  » Mettons nous ensemble pour faire quelque chose et ensuite se présenter à  des élections en rangs dispersés .

 »  Pour revenir sur le thème des élections : je ne suis pas du tout convaincu qu’il suffise de changer les hommes, pas convaincu du tout. Celui qui est là  actuellement, c’est Victorin Lurel. Si ça avait été un autre, il aurait eu comme mission la mise en oeuvre de la réforme des collectivités territoriales d’ici 2014. Aurait-il mis en oeuvre la plateforme de revendication du LKP ? L’Etat français lui aurait-il laissé mettre en oeuvre cette plateforme ? Non. Inexorablement, l’aboutissement de la plateforme de revendication mène à  une révision des rapports entre la France et la Guadeloupe. Ce n’est pas un homme qu’il faut changer, mais tout un système. Et ce système ne peut changer qu’à  travers une mobilisation de masse en conscience sur la base d’un projet de développement économique et social, porté par le peuple, pour le peuple et avec le peuple.

Aujourd’hui aller aux élections, c’est simplement pérenniser un système basé sur la domination. On fait une liste, on va aux élections, mettons qu’on gagne : qu’allons-nous faire ? On met en oeuvre la réforme des collectivités locales, les budgets et cravates au cou, on monte on descend, on va dans les réunions et voilà  (…)

Aujourd’hui l’objectif de l’Etat et des élus est de reprendre la main, de nous discréditer, nous faire oublier et démontrer par tous les moyens que rien ne peut-être changé. C’est à  nous de montrer, pas de montrer, de transformer notre discours en réalité. (…)

Beaucoup des Guadeloupéens qui ont voté pour Victorin Lurel, sont aussi LKP. Ce dont le Guadeloupéen a envie, c’est mettre ses enfants à  l’école et de nourrir ses enfants, d’acheter du poisson, des ignames. Pour l’heure, qui lui propose ça ? C’est le système en place, et il est défectueux, il ne fait pas ce qu’il promet. (…)

Les gens qui votent, les gens qui sont dans la rue, ce sont des Guadeloupéens, comme tous les Guadeloupéen, ils entendent Victorin Lurel leur faire de beaux discours, ils n’y croient pas, ou plus, mais ils restent o๠ils sont pour l’instant. Si nous leur disons que pour combattre l’échec scolaire, il faut créer une école, ils diront qu’ils sont d’accord. Mais pour l’instant leurs enfants ne sont pas dans cette école: par conséquent il nous faut créer une école (…) D’ailleurs en faisant une école nous n’inventerions rien. En Bretagne ou dans le pays Basque et autre ça existe. Donc il faut faire cela.  »

Monchoachi:  » Le mouvement de 2009 questionne l’ensemble des logiques économiques assujettissantes « 
 » 

« On sait que l’analyse de la marchandise tient une place éminente dans la théorie de Marx et qu’elle conduit à  une remise en cause des  » rapports sociaux de production  » ( mode de production capitaliste) (…) et l’élimination de l’exploitation qui en résulte.

 »  Cette théorie a captivé le monde durant un siècle et servir de base à  l’organisation des ouvriers en syndicats et en partis politiques dans les pays industrialisés, aux mouvements révolutionnaires dans les pays colonisés, aux luttes et aux révolutions qui vont triompher ici et là , avant de finir, l’une après l’autre, par se décomposer. La raison d’un pareil effondrement généralisé, il faut bien évidemment l’aller chercher avant tout dans la théorie elle-même. Et en particulier sonder le sol sur lequel cette dernière s’est construite.  » (…)

 »  Marx a pour objectif et transformer les rapports de production et d’éliminer l’exploitation qui en résulte. Mais pour ce qui est de la production en tant que telle, quelques citations tirées de son Manifeste suffiront à  établir sa position à  cet égard:

 »  Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives « ;  » multiplication des manufactures nationales et des instruments de production « ;  » travail obligatoire pour tous « ;  » combinaison de l’éducation avec la production matérielle; organisation d’armées industrielles « .

Autrement dit la philosophie marxiste détermine l’homme en tout et pour tout comme producteur. Producteur économique, certes et avant tout, mais aussi producteur de structure sociale, producteur d’histoire, producteur intellectuel et artistique, producteur de toutes les réalités existantes et producteur du  » réel  » dans son ensemble.

Or ce que produit la production économique, c’est la séparation du  » nous  » et du  » pays « . Ce que produit par contrecoup la production économique, c’est la transformations des humains eux-mêmes en ressources et par conséquent en marchandises. La boucle de la logique asservissante est ainsi bouclée dès lors que le présumé producteur se voit lui-même transformé en produit. En faisant de l’homme-producteur le sol de sa métaphysique, le marxisme situe d’emblée la question de la production en tant que telle hors de son horizon. Hélas ! A l’opposé de cette métaphysique, les révolutions socialistes feront pratiquement l’épreuve funeste de ce que l’homme n’est pas  »  » naturellement  » un producteur (…)

Le mouvement de février 2009 en Martinique, parti de la question de la marchandise et se  » décircuitant  » en se tournant vers l’ouvert, vers le  » pays nous  » ne rompt pas de la sorte seulement avec les idées passées qui orientaient les luttes populaires. Il questionne l’ensemble des logiques économiques assujettissantes actuelles qui globalisent l’existence de l’homme et les sociétés humaines, en les abstrayant du rapport à  la présence, en brisant l’intimité constitutive du  » pays nous  » (…)

C’est pourquoi, probablement, la trace laissée par le mouvement social aux Antilles, loin de consister en représentations palpables, est comme un infini tressaillement qui, nous ayant parcourus et laissés autres, rejoint à  l’instant l’invisible d’o๠il vient. Par ailleurs le déroutant rapport du mouvement au politique devrait, lui aussi, nous éveiller sur son caractère précurseur.  »

Patrick Chamoiseau :  » Le collectif passe par la multiplication des dynamiques individuelles « 

« Je pense que la voie du renouvellement passe par deux principes: tout d’abord, même si nous avons du mal aujourd’hui à  envisager un renversement global et massif du capitalisme, nous pouvons l’ensemencer avec des valeurs qui ne sont pas les valeurs liées au tout profit, c’est à  dire rompre avec la notion de profit.  »

 » Et ensuite il nous faut absolument, dans nos politiques progressistes, comprendre que nous sommes dans des dynamiques d’individuation, qu’il nous faut parler à  l’épanouissement de chacun. Et que l’épanouissement de chacun doit passer par la sphère d’autonomie de l’individu, c’est à  dire son assise en matière d’activité, de travail ,sa capacité à  devenir créateur.  »

 » Paradoxalement le système capitaliste dynamise l’individuation, nous donne beaucoup de liberté par rapport à  notre famille, par exemple, mais, en même temps, réduit l’individuation à  des besoins le plus souvent artificiels selon deux grandes dynamiques:  » mon pouvoir d’achat  » et  » ma consommation « .

 » Or lorsqu’on veut s’opposer à  tout ça, on s’en tient à  un discours collectif, on pense au  » peuple  » etc. Tout cela, ce sont de vieilles recettes.

Pour ma part, je crois au contraire que l’égoïsme, l’égocentrisme, l’absence de solidarité, la perte du lien social, ne sont pas des conséquences de l’individuation, mais une maladie de l’individuation. Tel est le paradoxe, les nouveaux lieux de solidarité passent par un épanouissement de l’individuation(…)

Lorsque nous cherchons le collectif, nous faisons trop souvent l’impasse sur l’individuation. Or toutes les grandes manifestations, toutes les voies du collectif, doivent s’atteindre par un épanouissement de l’individuation. On ne renonce pas aux manifestations collectives, mais on doit comprendre qu’elles doivent passer par une multiplication de dynamiques individuelles. Et c’est cela qui était extraordinaire dans le mouvement en Guadeloupe, surtout en Guadeloupe, puisque le mouvement a commencé là -bas, c’est qu’un chant portait le collectif, un chant énigmatique:  » Lagwadloup sé a nou, Lagwadloup sé pa ta yo « . On peut mettre mille interprétations là -dessus: ce n’est pas un mot d’ordre, c’est un chant. Donc c’est une vibration, ce sont des sonorités, on chante ensemble (…=

 » Si en effet on peut retenir une petite leçon, c’est que les gens chantaient ensemble. Il y avait tant de contradictions profondes, de disparités dans les désirs, et le chant arrivait à  créer une cohérence, les gens étaient exaltés de chanter, ce chant obscur, dans lequel chacun projetait ce qu’il voulait.  »

(…)  » Le jazz permet de concevoir cela: c’est la guerre civile des individuations. Ce ne sont pas des musiciens au service d’un collectif, c’est un collectif que se crée par l’effervescence et la plénitude de chaque élément du groupe. C’est une guerre civile productrice en quelque sorte. Et la métaphore du jazz nous permet de comprendre ce qu’est la relation: là  o๠se produit une dynamique d’individuation, une mécanique de plénitude individuelle et, par ce déploiement d’individuations, l’accession à  une nouvelle harmonie collective. Tel est le lieu de la pensée désormais.  »

(1)) Les Temps Modernes, revue bimestrielle, numéro de janvier-avril 2011
 » 

Guadeloupe – Martinique, janvier mars 2009, la révolte méprisée « . 416 pages, 35 euros, ventes en librairie.

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NDRL
La revue  » Les Temps Modernes  » a été créée en 1945 par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, c’est l’une des plus célèbres revue française. Politiquement ancrée à  gauche c’est un espace de débat, de combat, pour tous ceux qui ne s’accommodent pas des consensus à  la mode et pensent que la tâche de déchiffrement du monde reste en 2011 plus que jamais nécessaire.