A Port-Louis, un lycée HQE ancré et pensé dans l’histoire de Beauport

Un lycée au milieu des champs de cannes. En amont de la construction des architectes ont pensé, agité des concepts, ils ont mis dans leur projet beaucoup de l’histoire des lieux et un peu d’eux-mêmes. La revue en ligne Perspektives s’est intéressée à  leurs réflexions et à  leur travail. Le nouveau lycée de Port-Louis, commune guadeloupéenne du Nord-Grande-Terre, a ouvert aux élèves à  la rentrée scolaire 2009. Il est construit sur une ancienne parcelle agricole derrière laquelle se dresse la friche industrielle de Beauport.

C’est le Nord-Grande-Terre avec son relief doux, ses champs de cannes, la mer en horizon. L’ancienne usine sucrière est un vestige du passé industriel de la Guadeloupe. Ce lycée destiné à  accueillir 1300 élèves aurait, par sa taille et ses volumes, pu masquer, engloutir l’ancienne usine, la faire disparaître de ce paysage très caractéristique. L’intention de l’architecte, Pascal Berthelot a été autre. « Nous avons voulu tirer une sorte de révérence, exprimer nos salutations distinguées à  Beauport, son site et son histoire, explique l’architecte. Ce lieu cristallise le rapport ambivalent que la Guadeloupe entretient avec son passé sucrier, il était impossible de construire là  sans en tenir compte. »

D’un point de vue symbolique l’architecture du lycée cherche l’équilibre entre passé, présent et avenir. Les architectes ont utilisé des signes du passé pour construire un établissement contemporain pointu en matière de technologies et d’ innovations. Ce bâtiment n’est pas nostalgique, passéiste il respecte la mémoire et se tourne vers l’avenir.

Architecture contemporaine et hommage à  la case créole
La conversation entre l’usine et le lycée commence par le choix de structures métalliques pour soutenir la toiture. « C’est le premier clin d’oeil, dit Pascal Berthelot, nous avons repris ce vocabulaire du début du siècle dernier: toitures à  deux pans, métal. » Vu de loin les bâtiments du lycée se confondent presque avec ceux encore dressés de Beauport, ils n’écrasent pas, ne dominent pas l’ancienne usine convertie en espace de diffusion culturelle.

Les axes de circulation, les rues entre les divers bâtiments du lycée, les perspectives convergent vers le nord en direction de l’ancienne usine; au point de convergence se trouve la salle polyvalente, précisément en face des bâtiments industriels : « Cette salle est le lien entre le lycée et Beauport, elle est conçue pour être accessible, ouverte aux activités de la commune, elle fonctionne independamment du lycée, c’est ainsi que nous l’avons voulue. »

Observé à  distance l’impression qui se dégage de l’ensemble est une architecture à  taille humaine qui n’en impose pas par sa hauteur, n’écrase pas le paysage. « Nous avons cherché l’intégration, le dialogue avec la population et la nature environnante, poursuit Pascal Berthelot, l’inverse de la démarche d’Ali Tur qui a produit dans le passé une architecture pesante, monumentale destinée à  imposer la vision d’un Etat tout puissant et régulateur. A plus forte raison dans un établissement scolaire il est nécessaire de créer une proximité, une familiarité pour que les élèves s’approprient les lieux, s’y sentent bien et puissent dire: c’est à  nous. »

Les deux architectes ont obtenu cette familiarité en utilisant les signes d’une architecture à  la fois contemporaine et guadeloupéenne qui ne soit pas une architecture banalisée, standardisée. Le bois qui enveloppe les boîtes en béton parasismique rapproche de la culture et des traditions guadeloupéenne, c’est un hommage à  la case créole. « Ce bois n’intervient pas seulement comme bardage, » tient à  souligner l’architecte,  » il est constitutif du bâtiment côté ouest sous la forme d’une peau en bois orientable destinée à  protéger les salles de classes du soleil de l’après-midi. Une peau qui s’ouvre ou se ferme grâce à  une mécanique simple selon les moments de la journées. » Les toitures surélevées protègent les bâtiments de la châleur, laissent agir les phénomènes de ventilation naturelle et de cheminée thermique qui facilitent l’évacuation de l’air chaud.

L’observation du bâtiment fait apparaître à  la fois les références esthétique à  l’architecture traditionnelle caraïbe , la forme des toitures qui rappelle la silhouette de la case créole, la loge du concierge en forme de moulin moderne, et son bon sens : orientation judicieuse, utilisation de la ventilation naturelle, jeux d’ombres et de lumière etc. L’écho aux cuves de Beauport est moins évident, on le retrouve sous la forme d’un cylindre qui accueille le volume du foyer des internes.

La haute qualité environnementale (HQE) formalise des règles de bon sens

« Appliquer des règles de bon sens minimum, bonne ventilation, bonne orientation, bon choix des matériaux etc , c’est déjà  entrer dans la démarche HQE, » dit Pascal Berthelot, « mais cela ne suffit pas, ni poser quatre panneaux solaires sur un toit. » La démarche HQE imaginée il y a une vingtaine d’années par une poignée d’architectes militants vise plusieurs objectifs qu’on peut résumer par l’idée simple de « relation harmonieuse avec l’environnement ». L’idée a fait son chemin. Relation harmonieuse avec l’environnement ? Les constructions d’Ali Tur se sont imposées dans le paysage guadeloupéens mais sont-elles pour autant en harmonie, tout comme certains bâtiments construits bien plus tard en bord de mer, au Gosier ou ailleurs. On pourrait en débattre.

La démarche HQE définit quatorze cibles, le maître d’ouvrage doit en atteindre sept de façon très performante pour bénéficier du label. L’adaptation au lieu, la réduction des nuisances lors de la construction et après, un fonctionnement économe en énergie, le confort et la santé des utilisateurs du bâtiment font partie des cibles principales retenues par le cabinet Berthelot-Mocka-Celestine.

A la relation harmonieuse entretenue avec le site dont nous venons de parler s’ajoute comme « cible forte » du projet de Port-Louis, l’équilibre énergétique . Avec 6000 m2 de panneaux solaires en toiture, l’établissement produit un million de kw/h par an, plus qu’il n’en consomme. A l’usage – qui reste à  confirmer car l’établissement n’est ouvert que depuis le mois de septembre 2009 et il n’est pas au maximum de son effectif – il semble être moins vorace en énergie que les prévisions. A priori la facture énergétique est positive. Des cuves de 400 m3, enterrées sous les bâtiments permettent de recueillir les eaux de pluies pour l’arrosage et les sanitaires. Les études montrent que 50% de l’eau utilisée dans une maison ne nécessite pas d’être potable, la marge d’économie est considérable au regard des pratiques actuelles . Des bâtiments techniques au nord du site bénéficient d’un système de climatisation fonctionnant à  l’énergie solaire. Le dispositif fait appel à  des technologies très complexes qui ne peuvent pas à  l’heure actuelle être utilisées sur des chantiers classiques, l’installation permet d’expérimenter le système, de recueillir des données pour le développer. A bien des égards le lycée de Port-Louis est un laboratoire qui allie des technologies de pointe, notamment la GTB ( gestion technique des bâtiments ) à  une structure simple et transparente qui doit permettre à  l’usage un entretien facile: accessibilité – la technique est visible – et modularité des volumes intérieurs.

L’idée qui a accompagné les deux architectes lors de l’élaboration du projet est qu’on ne peut plus consommer n’importe comment. Des collectivités savent que tel ou tel bâtiment public est un gouffre financier, surconsommateur d’énergie, mais la plupart du temps elles ne savent pas pourquoi et sont incapables de maîtriser les factures. Le suivi de la consommation de ce lycée HQE lorsqu’il sera parfaitement au point doit permettre de savoir exactement et à  tout moment quelle quantité d’énergie est consommée, dans quelle partie des bâtiments et comment. C’est la GTB, gestion technique des bâtiments. Une personne sera formée pour assurer cette surveillance et alerter en cas d’anomalie.

Le potentiel et la matière grise des jeunes Guadeloupéens
Le lycée de Port-Louis est dans son année de « parfait achèvement » autrement dit le temps des réglages et des ajustements. Il en faut à  ce bâtiment bioclimatique somme toute assez complexe. Comment y vit-on ? Le lycée à  en croire ses premiers utilisateurs se caractérise par la fluidité de la circulation:  » Par rapport à  certains établissements plus ramassés, ici, on se demandent parfois o๠sont les 900 élèves » remarque une employée de l’administration. Les architectes parlent de « flux détendus », l’espace le permet :  » Nous avons recherché une dynamique d’axes et de perspectives à  la fois pour le regard en direction de Beauport et de la campagne environnante et pour le flux des élèves le long des « rues » qui séparent les bâtiments. » Lorsqu’ils ont rencontré les architectes les premiers enseignants à  utiliser le lycée, ont pointé quelques défauts: des salles plus bruyantes que d’autres, la climatisation insuffisante – il n’y a pas de clim dans les salles banalisées, la ventilation naturelle doit suffire – quelques soucis de fluxs et de circulation. Il faudra plus de quelques mois pour que ceux qui travaillent et vivent dans cet établissement – pas loin de 1500 personnes – se l’approprient entièrement et intégrent la réflexion en amont qui a été faite par les architectes.

Au milieu de la parcelle une forêt de mahoganys a été plantée. Dans quelques années lorsqu’elle aura grandi et procurera assez d’ombre pour protéger les lycéens des temps à  venir, on peut imaginer que cet établissement aura trouvé sa place sur cette ancienne terre agricole du Nord Grande Terre. On y cultivait la canne, on y cultive désormais le potentiel et la matière grise des jeunes Guadeloupéens