27 Mai 1848 – 27 Mai 2010 Comprendre et/ou dépasser l’Histoire

Le 27 Mai la Guadeloupe commémore le jour de l’abolition de l’esclavage. Du temps, des mots et des gestes forts sont encore nécessaires pour que nous puissions aborder de manière totalement apaisée le temps et la mémoire de l’esclavage. Perspektives propose de lire ou de relire des extraits de trois auteurs qui ont écrit sur l’esclavage, la colonisation et la postcolonisation. L’un était Martiniquais, les deux autres sont Africain et Anglo-saxon. Aller voir ailleurs, sortir du débat franco-français ou franco-guadeloupéen n’est pas inutile. Achille Mbembe, Paul Gilroy et Frantz Fanon. – Achille Mbembe né en 1957, est camerounais, historien, directeur de recherche depuis 2001 à  l’ université de Johannesbourg en Afrique du sud.

– Paul Gilroy, né en 1956, est professeur de théorie sociale à  la London School of économie,

– Frantz Fanon, né en 1925, était l’auteur martiniquais emblématique et pourtant pas assez lu, à  la fois révolutionnaire et humaniste, de  » Peau noire, masques blancs ».

Mbembe dans un entretien à  la revue Esprit en 2006 affirmait que la  » plantation, la fabrique et la colonie ont été les principaux laboratoires ou a été expérimenté le devenir autoritaire du monde tel qu’on l’observe aujourd’hui. »

Pas d’indulgence de sa part. Mais dans le même temps il défend l’idée que l’identité s’origine dans la multiplicité. En reprenant une suggestion de Gandhi il affirme que  » l’universalisation de l’impérialisme ne s’explique pas seulement par la violence. Elle est aussi la conséquence du fait que beaucoup de colonisés pour des raisons plus ou moins valables, acceptèrent de devenir les complices conscients d’une fable qui les séduisait à  bien des égards. »

Dans les premières lignes de son ouvrage le plus connu:  » L’Atlantique noir » Paul Gilroy pose cette ambivalence: « s’efforcer d’être à  la fois européen et noir, exige une forme particulière de double conscience. » La suite vaut d’être lu..

Les dernières pages de « Peau noir, masques blancs » de Frantz Fanon, écrites en 1952, sont porteuses d’espoir: « Le Nègre n’est pas, pas plus que le Blanc, tous deux ont à  s’écarter des voix inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs, afin que naisse une authentique communication. »

Extraits

Achille Mbembe
La pensée postcoloniale  » met le doigt sur deux choses; En premier lieu, elle met a nu aussi bien les violences inhérentes à  une idée particulière de la raison que le fossé qui dans des conditions coloniales, sépare la pensée éthique européenne de ses décisions pratiques, politiques, symboliques. Comment en effet concilier la foi proclamée en l’homme et la légèreté avec laquelle on sacrifie la vie, le travail des colonisés et leur monde de significations (…)

Dans la pensée postcoloniale la critique de l’humanisme et de l’universalisme européen n’est pas une fin en soi. Elle est faite dans le but d’ouvrir la voie à  une interrogation sur la possibilité d’une politique de semblable. Le préalable à  cette politique est la reconnaissance de l’autre et de sa différence. Je crois que cette inscription dans le futur, dans la quête interminable des nouveaux horizons de l’homme par le biais de la reconnaissance d’autrui comme foncièrement homme est un aspect de cette pensée que l’on oublie trop souvent. (…)

La pensée postcoloniale est loin d’être un système parce qu’en partie, elle se fait elle-même en même temps qu’elle fait sa route. Tributaire à  la fois des luttes anticoloniales et anti-impérialistes d’un côté et, de l’autre des héritages de la philosophie occidentale et des disciplines constitutives des humanités européennes, elle est une pensée éclatée. C’est ce qui fait sa force et sa faiblesse.

Achille Mbembe, extraits d’un entretien à  la revue Esprit en 2006.

Publications: De la Postcolonie aux éditions Kartala 2000, en 2008 ouvrage collectif: L’Afrique de Sarkozy, un déni d’Histoire aux éditions Kartala.

Paul Gilroy
Les Anglais noirs d’aujourd’hui, comme les Anglo-Africains des générations précédentes, sont pris ( au moins) entre deux grands assemblages culturels, qui se sont tout deux transformés avec le monde moderne dont ils sont issus, et ont pris des formes nouvelles. Ils sont à  présent figés, symbiotiquement, dans une relation antagoniste marquée par le symbolisme des couleurs, qui renforce la force culturelle évidente de leur dynamique manichéenne, le noir et le blanc. Ces couleurs sont au fondement d’une rhétorique particulière qui s’est développée en liaison avec le langage de la nationalité et de l’appartenance nationale, et avec celui de la « race » et de l’identité ethnique (…)

Ce qui m’intéresse, c’est moins d’expliquer la longévité de ces idées et l’attrait persistant qu’elle exercent que d’explorer quelques uns des problèmes politiques particuliers né de la rencontre fatale du concept de nationalité avec celui de culture, ainsi que des affinités et les affiliations qui lient les Noirs d’Occident à  l’une de leur culture adoptive et nourricière (…) Je suis fasciné par la manière dont plusieurs générations d’intellectuels noirs ont conçu ce lien, et dont ils le projettent dans leurs écrits et dans leur discours en faveur de la liberté, de la citoyenneté et de l’autonomie politique et sociale.

Si cela apparait comme une façon détournée de dire que les cultures et la conscience des colons européens et celles des Africains qu’ils ont réduits en esclavage, des Indiens qu’ils ont massacrés et des Asiatiques qu’ils ont exploités n’ont jamais été même dans les situations de plus extrême violence, hermétiquement fermées les unes aux autres, qu’il en soit ainsi. L’évidence de cette remarque, qui me parait incontestable, a été systématiquement obscurcie par des commentateurs de diverses obédiences politiques. Qu’ils soient de droite, de gauche ou du centre, nombre d’entre eux se raccrochant à  l’idée de nationalisme culturel et à  des conception surintégrées de la culture, ont soutenu que les différences ethniques, immuables, constituent un fossé infranchissable entre les histoires et les expériences des Noirs et des Blancs. A ce choix s’oppose une position différente et plus difficile: la théorisation de la créolisation, du métissage, du mestizaje et de l’hybridité…

Extraits de L’Atlantique noir, modernité et double appartenance, Paul Gilroy aux éditions Amsterdam www.editionsamsterdam.fr

Frantz Fanon
Si a un moment la question s’est posée pour moi d’être effectivement solidaire d’un passé déterminé, c’est dans la mesure o๠je me suis engagé envers moi-même et envers mon prochain à  combattre de toute mon existence, de toute ma force pour que plus jamais il n’y ait sur la terre de peuple asservi. Ce n’est pas le monde noir qui me dicte ma conduite. Ma peau noire n’est pas dépositaire de valeurs spécifiques. Depuis longtemps, le ciel étoilé qui laissait Kant pantelant nous a livré ses secrets. Et la loi morale doute d’elle même (…)

La douleur morale devant la densité du passé ? Je suis nègre et des tonnes de chaines, des orages de coups, des fleuves de crachats ruissellent sur mes épaules. Mais je n’ai pas le droit de me laisser ancrer (…) je n’ai pas le droit de me laisser engluer par la détermination du passé. Je ne suis pas esclave de l’Esclavage qui déshumanisa mes pères (…) Mon ultime prière: O mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge.

Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon, édition du Seuil