Haïti : « Le président de facto a été victime d’un climat qu’il a lui-même instauré »

L’écrivain haïtien Lyonel Trouillot a, dès 2019, cosigné un appel à la démission de Jovenel Moïse. Après l’assasinat du président haitien il a publié un texte sans concession qui a été diffusé par plusieurs médias. Nous le reprenons.
Jovenel est la victime d’un système auquel il a lui-même participé et contribué, résume l’écrivain.
Qui a intérêt à maintenir le chaos à Haïti et à éliminer tous les système de contrôle et de droit ? Pas le peuple haitien évidemment, dont la vie se résume à un combat quotidien pour vivre et survivre. Les systèmes mafieux et leurs complices qui régnent sur le pays ont en revanche besoin de ce chaos pour maintenir leur pouvoir.
Alors quel avenir pour Haïti ?
Dans un entretien au quotidien La Croix, Lyonnel Trouillot s’élève contre l’idée qu’ Haïti serait condamné au chaos et qu’une sorte de malédiction planerait sur le pays.  » Il faut arrêter avec ce mythe occidental, selon lequel Haïti serait condamné au chaos », déclare l’écrivain,  » Haïti n’est pas maudit. Les réalités sont les conséquences des actions humaines, de ceux qui nous gouvernent. Je suis en colère car nous avions dit que cela arriverait. Nous ne voulions pas de Jovenel Moïse. Nous n’avons accordé aucun crédit à son élection malgré son acceptation par la communauté internationale. »
D.L
Le texte de Lyonnel Trouillot
 » Le président Jovenel Moïse a été assassiné. Nuance, le président de facto Jovenel Moïse a été assassiné. La nuance est importante. Jovenel Moïse n’avait aucune légitimité depuis le 7 février 2021. « Après Dieu, c’est moi… Je suis une arête dans votre gorge. » Ainsi parlait-il au peuple qui réclamait sa démission et l’appelait par moquerie « Après Dieu ». Son décès provoque de l’inquiétude, certes, mais sur le plan émotionnel, rien de mieux que l’indifférence.
C’est un coup contre la démocratie. Non, plusieurs coups ont été portés contre la démocratie depuis l’arrivée au pouvoir du PHTK avec Michel Martelly, et la dérive autoritaire s’est confirmée sous les ordres de Jovenel Moïse : violations des droits humains, élimination du Parlement, inféodation du pouvoir judiciaire, assassinats politiques, existence de prisonniers politiques, élimination du pouvoir des organismes de contrôle…
C’est quand même un coup porté contre la démocratie. Seulement dans la mesure où ce crime odieux vient interrompre le processus qui aurait abouti au triomphe de la démocratie véritable : l’union nationale autour d’un processus électoral crédible et la mise en place d’un gouvernement de transition tenant compte des revendications de la majorité des citoyens. Jovenel Moïse ne pouvait pas gagner. Il s’enfonçait dans un jusqu’au-boutisme qui ne pouvait conduire qu’à sa perte. Il faut chercher les auteurs et les causes de son assassinat dans le réseau d’alliances mafieuses, dans des conflits privés, ou dans la crainte chez certains de ses alliés de tout perdre avec lui. Les moyens de lutte choisis par le peuple et l’opposition sont connus : grèves, manifestations, sit-in, pétitions…
Perpétuité ou perpétuation de la violence et du chaos. Non.
L’opposition organisée, les organismes et organisations de la société civile et la population dans sa majorité réclament la mise en place d’un gouvernement de transition capable d’organiser dans un délai raisonnable des élections crédibles et de sanctionner les auteurs des crimes de sang et des crimes financiers. Certaines ambassades et institutions internationales ont apporté leur soutien à la dérive dictatoriale. Le pouvoir de facto a profité de cet appui pour utiliser le banditisme comme arme politique, affirmant avoir fédéré les gangs qui sévissent dans les quartiers populaires. De nombreux massacres ont été perpétrés, leurs auteurs n’ont jamais été inquiétés. C’est justement la fin de ce cycle de violence que la population réclame.
Comment en est-on arrivé là ? Les appels des intellectuels, écrivains, chercheurs ont été nombreux, demandant à la communauté internationale de ne pas encourager la dérive autoritaire de Jovenel Moïse. Ces appels ont été ignorés. Depuis au moins deux ans, c’est au quotidien que l’on tue impunément : il y a quelques jours, deux jeunes, dont Marie-Antoinette Duclaire, une militante politique et journaliste d’une énergie et d’un courage exemplaires. La mise à mort de toute vie institutionnelle, le recours au banditisme par le pouvoir ont conduit à cette situation de terreur. Le président de facto est une victime d’un climat qu’il a lui-même instauré.

Avenir, perspectives ? Écouter les Haïtiens, comme le réclament les nombreux appels lancés par des intellectuels et des écrivains. La sortie de ce cycle infernal passe par la mise en place d’un gouvernement de transition travaillant au remembrement des institutions et pouvant créer le climat nécessaire à la tenue de véritables élections. La tenue d’élections bidons sans participation effective et non reconnues par l’ensemble des Haïtiens ne fera qu’enfoncer encore plus le pays dans la violence et la crise institutionnelle.

Jovenel Moïse ? Il m’est interdit d’applaudir à la mort d’un homme. On l’avait placé au pouvoir comme fantoche et il s’est pris pour un marionnettiste. Il faut chercher ses meurtriers dans ce « on ». Je souhaite qu’ils soient retrouvés et condamnés. Comme doivent être condamnés les auteurs des massacres et des assassinats politiques exécutés sous sa présidence. »

Auteur : perspektives

Didier Levreau, créateur en 2010 du site Perspektives, 10 ans d'existence à ce jour