A La Ramée en Guadeloupe, un art léger et frugal pour un futur résilient

La Ramée, en Guadeloupe, est une résidence d’artistes. C’est aussi une élégante bâtisse en bois qui déploie son toit de tôles rouges et dresse ses chiens assis au-dessus d’un champ de cannes, face à la mer des Caraibe. Harmonie et équilibre des formes caractérisent ce lieu. Cette maison, ancienne habitation de maître, est un exemple d’architecture adaptée à sa géographie et son milieu. Ancienne habitation sucrière, pièce importante du patrimoine architectural guadeloupéen, elle témoigne aussi du passé de l’archipel et de ses souffrances, cette harmonie architecturale est aussi le produit de la société esclavagiste. Le côté sombre de la belle habitation.
La Ramée, toutefois, telle qu’on la voit aujourd’hui, n’est pas celle du début du 18em siècle. Elle a été détruite par le temps, l’histoire, les intempéries, comme effacée, pour naître à une nouvelle vie. Lorsqu’elle a été achetée par le Conseil Général dans les années 80, elle était à l’abandon, en ruine et a été entièrement reconstruite. L’ancienne habitation appartient désormais au domaine public et grâce au soutien du conseil départemental , elle accueille des artistes en résidence.
Née du chaos …
La Ramée d’aujourd’hui est née de précédents chaos. Dans cette maison durant un mois un groupe d’artistes (1) autour de Jorge Rovelas, designer guadeloupéen, s’est retrouvé pour produire un travail et des ateliers sur le thème : « Du chaos à l’excellence ».
Les réflexions et les démarches qu’ils ont partagées peuvent se résumer ainsi:  » un autre modèle de développement est possible respectueux de nous-mêmes et de la Terre qui nous nourrit ». Ce  » nous-mêmes » contient la Guadeloupe évidemment, mais pas seulement.
Pour Jorge Rovelas, le chaos c’est le délitement de la société, l’effondrement de valeurs qui ont fait de nous ce que nous sommes. Pour Ladislas de Monge, descendant d’une vieille famille de l’aristocratie belge, c’est la perte du contact avec la nature, l’incapacité de la plupart d’entre nous à reconnaître un arbre et sa dimension sacrée, pour tous, c’est la perte, la disparition d’une part d’humanité engloutie dans les dioxydes, les polluants et  » l’insulte des panneaux publicitaires qui nous condamnent à la consommation éternelle ».
Faut-il vider la planète de ses richesses, la polluer, l’épuiser pour satisfaire les désirs sans fin de l’Homo sapiens ? Le pillage, le gaspillage, l’assèchement, bref le chaos sont-ils certains ou peut-on transformer le chaos en  » excellence ». Tentative de réponse à La Ramée.

S’approprier un territoire qui semble ne pas nous appartenir
Le chaos nait de l’insécurité matérielle, culturelle, sociale. L’histoire des sociétés et celle de la société guadeloupéenne en particulier témoigne d’un chaos issus de hiérarchies violentes dressées entre les individus eux-mêmes et entre les territoires.
 » Comment s’approprier un territoire auquel trop de violences et d’inégalités sont attachées? » interroge Emile Romney, architecte. Il associe inégalités sociales et inégalités spatiales hiérarchisant ceux d’entre nous, une minorité, qui choisissent leurs espaces, hautement valorisés par leur situation, leur quartier, les façonnent à leur image; et ceux qui doivent se satisfaire d’espace produit pour eux, mais non choisis.
En Guadeloupe comme ailleurs une lecture géographique et sociologique des territoires, des inégalités qu’ils recouvrent, des équilibres, de l’esthétique, du confort – ou pas – qu’ils génèrent, est toujours édifiante. L’atelier d’ Emile Romney dans le cadre de cette résidence proposait d’apprendre à voir, à lire un paysage à le comprendre, à partir des éléments qui le constituent et des personnes qui y vivent, pour lui donner du sens et au final élaborer des stratégies de transformation . Dans leur quête autour de La Ramée, l’architecte et ses stagiaires ont constaté par exemple que des lycéens de l’établissement proche de quelques centaines de mètres n’étaient jamais entrés dans l’ancienne Habitation, devenue pourtant espace public. Historiquement trop connotée ou ne faisant pas partie de leur centre d’intérêt !

Un objet en matière synthétique venu d’ailleurs est plus estimé qu’une calebasse
Les artistes en résidence se sont appropriés le lieu et son environnement. Le but était de trouver à proximité la matière à utiliser pour produire des oeuvres. Dans un pays qui vit sous perfusion, qui produit peu mais croule sous les importations cette démarche a une signification profonde. L’excellence en Guadeloupe serait produire plus et importer moins.
 » Il faut reconstruire, dit Hellen Rugard qui a assuré la coordination de la résidence,  » en Guadeloupe on n’attache peu d’importance à ce que nous faisons nous-même, c’est une longue histoire de dévalorisation de soi. Un objet en matière synthétique venu de l’autre bout du monde est plus estimé qu’une calebasse travaillée par un artisan ou un artiste local. Nous avions l’idée de revaloriser les matériaux. Quand Jorge fait des bijoux avec des os de poisson ou quand il polit un coquillage pour lui donner un éclat, ça marche, j’ai vu des visiteurs à la fois intéressés et surpris de voir qu’avec ce qu’ils auraient considéré comme des déchets, un artiste pouvait faire du beau. « 
Au final s’émanciper du chaos consisterait à créer, produire, s’alimenter avec ce que chacun d’entre nous dispose dans son environnement sans toujours externaliser la satisfaction de désirs et de besoins par des objets venus d’ailleurs. Ce qui peut se résumer par :  » on peut se développer ici et maintenant, à hauteur de nous-mêmes ».
Les artistes se sont harmonisés aux ressources qu’ils avaient sous les yeux et sous la main : déchets naturels ou industriels, pièces de bois, arêtes de poisson ou fils électriques avec cette idée de produire et consommer autrement et l’espoir que  » de cet art léger et frugal ruisselle un jour sur un futur résilient et partagé. »

De l’identité des matériaux à l’identité des humains

Un fil ténu relie cette démarche artistique à la quête identitaire. Car comment faire grandir l’estime de soi si l’on considère que tout ce qui a de la valeur vient d’un ailleurs qui nous échappe. L’identité se construit aussi dans un espace/temps qui privilégie l’ici et maintenant. C’est ce qu’ont fait ces artistes à La Ramée : ils ont confronté leurs idées et leurs paroles dans le présent, sans les dissoudre, puis ont agi avec ce que leur offrait leur environnement immédiat.
Si on tire le fil ténu, cette démarche contient une question que les artistes ont posé : celle du rapport entre généalogie, origine et identité. Notre identité la plus juste vient-elle d’un passé lointain ou bien du tissus d’actions et de relations que nous nouons au cours de nos vies, là sous nos yeux.. On peut transformer l’identité des matériaux, faire un oiseau à partir de fils électriques trouvés sur le rivage, pouvons-nous, de la même manière, nous émanciper d’un passé ou sommes-nous à jamais liés.
Frantz Fanon, psychiatre martiniquais, écrivain engagé dans les combats anticoloniaux des années 50 et 60, a répondu à la question, invitons le dans le débat :  » Je peux prendre mon passé le valoriser ou le condamner par mes choix successifs (…) Je ne suis pas prisonnier de l’histoire, je ne dois pas y chercher le sens de ma destinée (…) Je dois me rappeler à tout instant que le véritable saut consiste à introduire l’invention dans l’existence … » Fanon ne sacralise pas le passé, il le « décongestionne ».
La rencontre durant cette résidence entre un artiste belge issu d’une lignée de 27 générations connues et des Guadeloupéens dont les ancêtres pour la plupart n’ont eu d’existence légale qu’après 1848, a mis en présence ce qu’on pourrait nommer un excés de généalogie et déficit de généalogie.
Ladislas de Monge a acheminé avec lui en Guadeloupe un vieux livre fatigué, vieux grimoire qui témoigne dans sa famille de  » haute filiation », lui n’y tient pas, il n’a pas d’affect personnel à cet égard et dit trouver dérisoire cet attachement eu égard à l’époque troublée que nous vivons. Il a quitté la Guadeloupe en laissant le vieux grimoire derrière lui pour que Jorge et les autres en fasse ce que bon leur semble, outil de réflexion sur le passé et sa réappropriation … ou pas.
Le vieux grimoire était un élément de l’exposition au milieu des oiseaux en feuille, des bijoux en os, des peaux de poissons, des maquettes en algues, des lampes que David Hammouya fabrique. avec des matériaux recyclés…
De cet apparent chaos ressort une cohérence: la solution à nos maux est là, près de nous, il suffit de la voir et la ramasser comme lorsque Jorge Rovelas dit à propos des déchets qu’il trouve au bord des chemins, des objets perdus, jetés :  » Je veux te ramasser et je te rendrai beau. »

(1) Jorge Rovelas, Jean-Claude Periama, David Hammouya, Ladislas de Monge, Emile Romney, Joseph Décibrice, Hugo Vinglassalon.

3 réflexions sur « A La Ramée en Guadeloupe, un art léger et frugal pour un futur résilient »

  1. La démarche de ces artistes est intéressante, importer moins des trucs venus d’ailleurs, produire plus et mieux, se mettre à la hauteur de nous-mêmes et de nos ressources , puiser autour de nous, sans copier les modèles économiques de vastes continents, inadaptés et destructeurs pour une île de 400 000 habitants, cela semble la voie de la sagesse. Mais ce travail va-t-il s’arrêter là ou bien d’autres choses vont suivre ? Car sans vouloir être pessimiste ce que vous décrivez n’est pas ce que je vois autour de moi. Les grandes surfaces ont déjà sorti le champagne pour Noël et excusez moi mais la conso et le gaspillage n’ont pas cessé et je crains qu’à la sortie de cette pandémie tout cela reparte de plus belle … Alors ?

  2. Bel article, quand la Guadeloupe prendra-t-elle conscience des ses capacités pour que nous nous développions  » à hauteur de nous-mêmes » sans vouloir copier des modèles qui ne sont pas adaptés à notre territoire. Toutes ces voitures puissantes faites pour rouler sur les autoroute d’Europe ou d’Amérique, franchement, elles servent à quoi ici, et tout ce béton, ces bazars pleins de  » made in china » vous croyez qu’on va pouvoir en sortir ?

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