Sony Rupaire, poète et militant de la caraïbe: un idéaliste confronté au  » vrai monde »

Au mois de juillet 2017 est sorti le premier tome d’une biographie de Sony Rupaire ( 1949 – 1991 ) écrite par Marie-Noelle Decoque-Desfontaine. Une sortie relativement discrète à l’initiative du FDG ( Fonds de dotation de la Guadeloupe). Nous publions, non pas une critique, mais des impressions de lecture, de ce bel ouvrage un peu tardivement parvenu jusqu’à notre site. Cette biographie au delà du poète lui-même et de ses engagements ouvre des portes pour comprendre la Guadeloupe d’aujourd’hui.

Le sang-mêlé ( extrait)

Tout en moi est doublé, pourtant je n’ai qu’un coeur
Un coeur gonflé de sang – de sang mêlé peut-être –
Un coeur qui ne voudrait qu’un unique, un seul maître
Un coeur rempli d’amour de joie et de rancoeur

Sagesse ( extrait)
A travers toutes nos bévues
Nous l’avions cru venu le temps
Où nous pourrions crever les nues
couleur de printemps
Oh! nos ambitions disparues

Sony Rupaire compte parmi les rares icones de l’histoire contemporaine de la Guadeloupe. Toute proportion et contexte historique gardés l’idéalisme et la capacité de résistance de Rupaire le situent dans la lignée de Delgrés, de Solitude de ces guadeloupéens pour lesquels être une femme ou un homme libre n’est pas une posture mais une exigence qui implique dans sa vie, de réduire la part de compromis voire de compromission.
Ecrire sur Sony Rupaire, librement et sans contrainte n’était donc pas si facile dans ce petit pays où les sensibilités sont à fleur de peau et les silences parfois assourdissants.
Marie-Noelle Recoque Desfontaine, enseignante à la retraite est née dans les Ardennes l’une des régions les plus froides de la France hexagonale. Mais, guadeloupéenne de coeur depuis 1974, professeur de Lettres modernes … et de créole, elle était sûrement la bonne personne pour accomplir ce travail. En 2004 son premier roman publié par Présence africaine  » Débouya pa péché » était ainsi commenté dans le magazine satirique Motphrasé : « Avec ce roman nous plongeons dans la soupe originelle de notre identité, c’est ce qu’a bien compris Marie-Noëlle Recoque en nous présentant les acteurs dans la simplicité dense de leur ambiguïté. »

Le roman raconte  » dans une langue simple et belle » selon Simone Schwartz-Bart, la vie sur une plantation de la Basse-Terre dans les jours qui ont précédé l’abolition de l’esclavage: les stratégies, les espoirs et les craintes des acteurs de l’interminable huit-clos esclavagiste.
Voilà pour la légitimité: Marie-Noelle Recoque Desfontaine vient d’ailleurs, ce qui lui procure une certaine liberté de ton, mais parle de l’intérieur. Elle s’est trouvée au bon moment au bon endroit, dit-elle elle-même : la relation de confiance qu’elle a nouée avec Sully Rupaire, le père de Sony lui a permis d’ouvrir des portes et d’entrer dans l’intimité du personnage.

« Ecrire une biographie de Sony Rupaire est un engagement difficile » dit en préambule l’auteur  » mais c’était nécessaire. Car à travers le parcours de Rupaire on revit l’histoire récente de la Guadeloupe, l’histoire politique et sociale resituée dans l’histoire plus large de la décolonisation et des sursauts révolutionnaires marxiste qui ont agité la planète après la seconde guerre mondiale. »

« Sony Rupaire dans son temps , de l’éveil à l’exil, 1940 – 1969 – Guadeloupe – Algérie – Cuba » (1) est le premier tome d’une biographie dont le tome 2 est en préparation, ce sera :  » De la clandestinité à une mort annoncée – 1969 – 1991. »

Algérie-Cuba, associer ces pays à la Guadeloupe donne le ton. Le poète Rupaire qui brillait jeune homme à manipuler la langue française et le créole dans des joutes oratoires, dont plusieurs rues et un lycée portent aujourd’hui le nom en Guadeloupe, a rêvé voir son pays emprunter le chemin des révolutions et des guerres d’indépendances qui ont secoué le XXem siècle. Cette Guadeloupe postcoloniale née avec la départementalisation qui n’avait pas vaincu les inégalités, les clivages et les systèmes de domination culturels et économiques issus du passé, ne convenait pas au jeune poète. Rupaire, avec d’autres, espéraient dans ces années 1960 l’avénement du grand soir marxiste.
Au-delà des idéologies, des « ambitions disparues » auxquelles on adhère ou pas – sur ce point le livre de Marie-Noelle Recoque garde la bonne distance – l’homme Rupaire par l’intransigeance de son insoumission impose le respect.
Sonny Rupaire, fils d’enseignant, brillant dans les concours de poésie aurait pu devenir un poète-enseignant-notable  » crachant son latex à l’oreille du vent » et rentrer chez lui le soir, devoir accompli , finir paisiblement la journée auprès des siens.
Il n’en a rien été, l’homme Rupaire tout au long de sa vie, a été en rupture à la fois dans le champ de la poésie en s’éloignant  » d’une certaine tradition poétique coloniale » et dans sa vie en rejoignant les algériens dans leur guerre d’indépendance, puis en allant à Cuba participer à la révolution castriste, puis en revenant en Guadeloupe comme clandestin dans son pays.
Un parcours d’insoumi, d’homme libre à l’idéal intransigeant dont on mesure le prix en lisant les pages de Marie-Noelle Recoque Desfontaine. Sonny Rupaire est immortalisé par ses poèmes qui scandent l’histoire guadeloupéenne. Mais chacun de ces poèmes portent la trace des tragédies , des espoirs et des déceptions que l’homme a connus.

Zwa E Kanna
Nou lévé négriyon ansanm
anba menm soley-la
anba memn sékey-la
– mwen poteko sav-sa –
mé jodijou
lavi-la chalviré
sa ki pa bon pou mwen
ka pwofité w byen

Rupaire, écorché vif

La sensibilité à fleur de peau de Sonny Rupaire, poète et militant, a été façonnée par sa vie. Ecorché vif, il ne s’est jamais complètement remis du décés précoce de sa mère, le premier drame et la premiere rupture de sa jeune vie. Plus tard, dans le sud algérien, Marie Geoffroy, sa jeune femme meurt dans un accident de voiture, deuxième drame.
La quête d’absolu du poète et du militant s’est heurtée à l’implacable réel.
 » La soif d’idéal de Sony Rupaire » écrit l’auteur,  » était telle qu’il ne pouvait qu’être déçu par la vraie vie, le vrai monde, les vraies révolutions qui ne tournent jamais comme il était prévu. »
Rupaire s’est engagé pour la guerre de libération de l’Algérie mais Marie-Noelle Recoque observe qu’il n’a jamais écrit sur l’Algérie. La guerre de libération d’un pays colonisé depuis plus d’un siècle n’a pas inspiré le poète.  » Sauf erreur, écrit la biographe, même dans les lettres à son père que j’ai pu consulter il n’y a aucune description des paysages, des moeurs, ni du peuple algérien lui-même. » La biographe fait état de désillusion : dans un courrier adressé à Yvon Leborgne elle a noté qu’il déclarait  » détester le régime mis en place par Boumedienne » après la chute de Ben Bella. En 1969, Sonny Rupaire écrit un poème en créole pour Ho Chi Minh, le leader de l’indépendance du Viet-Nam, mais rien sur l’Algérie. Et Cuba ? A-t-il été déçu par la révolution cubaine ? L’auteur cite une note datée de 1967 dans laquelle il écrit :  » Petit à petit le désaccord s’approfondit avec la politique révisionniste tant au niveau étudiant que politique. » Marie-Noelle Recoque laisse entendre que l’idéalisme rupérien n’a pas trouvé son compte dans la Grande ïle.
De retour en Guadeloupe, Sonny Rupaire ne va pas cesser de militer, mais là aussi des ruptures vont se produire. Marie-Noelle Recoque décrit le désaccord survenu entre Rupaire et son père spirituel, Yvon Leborgne, professeur de philosophie engagé dans le mouvement indépendantiste. Dans un entretien avec l’auteur, l’enseignant qui jugeait erronée la dérive maoïste du Gong (2) explique les raisons de la rupture :  » Le mouvement n’a jamais analysé l’exacte capacité révolutionnaire du peuple guadeloupéen … »
Ainsi Sonny Rupaire, fut plus  » un Maïakovsky caraïbe, un poète donc, qu’un stratège politique, » nous dit Marie-Noelle Recoque. Il était en quête d’absolu, pour sa terre natale, pour le monde, pour lui-même et n’a trouvé que des mots pour le dire.

Je suis une primeur au verger des poètes
De la fumure des souffrances
jaillira le fleuve d’espoir
avec des cliquetis de chaïnes qui se brisent

Contradicteurs pleurez, ma vérité offense
Poèsie ( extrait)

NDLR
– Les extraits sont tirés du recueil de poèmes de Sonny Rupaire publié en 1982 par les Editions caribéennes : « Cet igname brisé qu’est ma terre natale ».
– Sonny Rupaire (1940-1991) poète et militant indépendantiste guadeloupéen. a toujours voulu être  » au service de ceux qui subissent l’histoire ». Deux phrases d’Albert Camus figurent en préambule de cette biographie qui tente de rendre la vérité de l’homme :
–  » La vérité est mystérieuse, toujours à conquérir. la liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante … Nous devons marcher vers ces deux buts, péniblement, mais résolument, certains d’avance de nos défaillances sur un si long chemin. »
(1)  » Sony Rupaire dans son temps – de l’éveil à l’exil ( 1940-1969) » par Marie-Noëlle Reconque Desfontaines. Fonds de dotation de la Guadeloupe ( FDG) – juillet 2017
(2) Gong : Groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe : mouvement indépendantiste crée en 1963 en Guadeloupe.

1 réflexion sur « Sony Rupaire, poète et militant de la caraïbe: un idéaliste confronté au  » vrai monde » »

  1. Je n’ai pas lu ce livre, mais j’étais l’autre soir à une conférence sur l’auteur haïtien René Depestre qui vit aujourd’hui dans le sud de la France ( il a plus de 90 ans) qui a connu les même déceptions avec le marxisme et le communisme. Il a vécu 20 ans a Cuba puis est parti car mis au ban car sans doute pas assez docile. Mais que sont nos rêves de jeunesse devenus … Consommation, business et regain des religions.

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