Diébédo Francis Kéré, architecte germano-africain « radicalement simple » est au service de l’humain

2017 ! Les sujets anxiogénes ne manquent pas. La guerre, la peur de l’autre, la violence, la voracité des uns, le déclassement alimentent les médias dont le rôle n’est pas, certes, de peindre en rose un monde en crise. Nous avons choisi sur Perspektivces de commencer l’année en évoquant un architecte africain Francis Kéré, qui vit aujourd’hui à Berlin . Connu dans la profession, moins connu du grand public, il ouvre un champ des possibles sur le potentiel de l’Afrique et sur une autre manière de construire. Un petit brin d’optimisme.

 

La démarche de Francis Kéré, architecte germano-burkinabé qui défend une architecture  » radicalement simple » et au service de l’humain, a des correspondance pour qui vit dans la Caraïbe avec celle de l’architecte cubain Ricardo Perro – décédé en 2014 – chargé au lendemain de la révolution castriste de construire une école d’art à La Havane. Ricardo Perro avait imaginé pour cette jeune révolution un projet à la fois hors des sentiers battus de l’architecture internationale du moment ( fin des années 50-début des années 60) et soucieux d’utiliser les matériaux disponibles sur la grande île. L’acier et le béton étaient rares et chers à Cuba et l’embargo américain ne facilitait pas les choses. Ricardo Perro s’était toujours situé à la marge des courants modernistes internationaux, trop  » capitalistes  » à son goût et aspirait à créer de nouvelles formes plus proches de la révolution cubaine. Son école d’art inachevée, sans béton ni acier, s’élève en brique faite de terre cubaine, avec des voûtes à la catalane et des coupoles dans un style à la fois sensuel et exubérant, propre à la culture cubaine, éloigné des standards capitalistes certes, mais aussi soviétiques. Castro, enthousiaste au lendemain de la révolution a rapidement succombé à la normalité soviétique, faite de préfabriqué et de barres d’immeubles. La normalité collectiviste l’a emporté poussant Castro à couper les vivres à l’architecte et à son projet jugé « esthétisant et élitiste ». Déviationniste en somme. Le chantier a été interrompu, l’école inachevée et Ricardo Perro s’est exilé (1). Les difficultés et les échecs futurs de la révolution cubaine sont d’une certaine manière inscrits dans l’abandon de ce projet architectural.

Ne plus copier, créer par soi-même

Francis Kéré, architecte africain installé à Berlin – dans une démarche comparable à celle de Ricardo Perro – propose pour son pays d’origine le Burkina Faso, une architecture qui n’est pas calquée sur le modèle de sociétés industrielles trop éloignée de la société burkinabe. Décalage de conception, de matériaux, de méthodes de travail qui en s’imposant plaque une architecture standardisée qui ne tient compte ni des climats, ni des problèmes de maintenance futur, ni des coûts. A la différence de Ricardo Perro il y a 50 ans à Cuba, Francis Kéré commence à être entendu, par ailleurs il sait dans ses interventions – en bon conteur africain – pratiquer l’ironie et le « parler vrai ». Lors d’un cycle de formation organisé en banlieue parisienne par l’association Ekopolis il y a quelques années, voici ce qu’il disait à une assistance majoritairement blanche et européenne :

 » Votre façon de vivre nous parait si attractive que nous voulons la reproduire … mais nous n’avons pas les mêmes moyens. Vous avez une société industrielle, nous pas. La climatisation artificielle n’est pas solution dans un pays comme le Burkina, mais nous l’installons quand même ( …) bien sûr nous avons besoin d’infrastructures, mais on peut créer des infrastrutures qui contribuent à changer les mentalités. » Ne plus copier, créer par soi-même avec sa force et ses moyens, c’est la démarche de Kéré qui devrait être entendu partout dans le monde et en particulier, ici dans la Caraïbe.

Il prend à contre pied les grands courants de l’architecture internationale faits de béton, d’acier et de verre et parle d’une architecture qui » trouve les solutions en fonction des ressources du pays. » Il s’efforce d’allier les savoir-faire traditionnels aux techniques modernes mettant ainsi son propos en résonnance avec les préoccupations liées à l’environnement et aux dépenses énergétiques. Donc on l’écoute. Car est-il bien raisonnable au XXIem siècle de continuer à construire des tours de verre dans le désert comme le font Saoudiens et Qataris ou d’installer de grandes baies vitrées frappées par le soleil et refroidies par la climatisation en pays tropical, alors que la question de l’énergie et l’augmentation de la consommation, deviennent si préoccupantes partout dans le monde. Le travail de Francis Kéré fait actuellement l’objet d’une exposition à la pinacothéque de Munich, en Allemagne, pays où il a fait ses études d’ingénieur et d’architecte.

 » Je voulais juste construire une école pour mon village »

Francis Kéré n’a jamais  » rêvé » d’être architecte,  » je voulais juste, dit-il, construire une école pour mon village ». Enfant il est allé dans une école où les enfants apprennent dans des salles de classes surchauffées aux murs de béton et aux toits de tôle dans lesquelles s’entassent des dizaines et des dizaines d’élèves. Tôles et béton sont inadaptés puisque ni son pays ni son village n’ont les moyens de payer des climatiseurs et la facture énergétique qui irait avec. A quel moment le jeune homme a-t-il était convaincu qu’il était possible d’améliorer les conditions de vie en s’appuyant sur les ressources et les savoir-faire locaux ? Il ne le dit pas, mais sans doute très tôt. Bon élève dans ces classes où  » le cerveau se chauffe » il a obtenu d’abord un diplôme de charpentier puis titulaire d’une bourse attribué par une ONG allemande il a eu la possibilité d’étudier à l’université technologique de Berlin. Il a obtenu le diplôme d’architecte et d’ingénieur qui lui a permis, en appliquant des techniques d’écoconstruction, de construire une école dans son village de Gando. L’utilisation de la terre pour les briques, la ventilation naturelle pour stabiliser la température et l’implication de la population locale à tous les niveaux du projet, de la conception à la réalisation, sont les trois principes sur lesquels il s’est appuyé pour mener à bien ce chantier. En 2004 il a obtenu le prix Aga Khan d’architecture pour cette école.

« Radically simple »

Depuis, le travail de Francis Kéré est reconnu, il a construit au Burkina, mais aussi au Mali, en Europe et en Chine. Il a pris la nationalité allemande, a ouvert des bureaux à Berlin et donne des cours à Harvard. Il a ouvert son champ d’action sans toutefois perdre contact avec son pays et ses racines, conscient que c’est l’alternative au tout béton qu’il propose pour les pays sous industrialisés qui l’a fait connaître dans le monde entier. Jusqu’au 26 février 2017, la Pinacothéque des Modernes à Munich rend hommage et fait connaitre ses réalisations dans une exposition intitulée  » Radically simple ». Le journal munichois Süddeutsche Zeitung parle de lui en ces termes :  » Il ramène l’architecture dans une mise en scène aussi élégante que sensuelle a ses origines, son essence en tant qu’art existentiel. Il a une vision de la construction, comme un acte à la fois simple et substantiel, à la fois local et global, d’une apparente simplicité et d’une grande profondeur. »

Bel hommage. Kéré, l’architecte d’origine africaine est un être local et global, une sorte  » d’honnête homme » du XXIem siècle – Africain et Allemand – ce qui a fondé sa réussite et donne un brin d’espoir pour l’avenir.  » Lorsque les jeunes africains seront bien instruits, bien formés le continent noir étonnera le monde » a déclaré Francis Kéré dans un entretien. Un long chemin reste à parcourir mais une voie est ouverte.

 

(1) La Maison de l’architecture de Guadeloupe a consacré en décembre 2016 une séance de son café-archi à l’architecte Ricardo Perro et à ce projet inachevé. Il faut préciser que dans la première décennie du siècle, une fondation américaine s’est intéressée à l’école d’art de la Havane, a voulu relancer le projet et finir le chantier. Castro vieillissant, quarante ans plus tard, sans le pesant  » parrainage soviétique » n’a plus émis d’objection, laissant même entendre  » qu’ à l’époque, il avait été mal conseillé » (sic). Toutefois à ce jour pour des raisons à la fois financières et diplomatiques – l’embargo n’est pas entièrement levé – le chantier est à nouveau interrompu.

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