Brésil, un nouveau visage de la lutte des classes

Le Brésil est en proie à une crise politique profonde, précipitée à la fois par une grave crise économique, des scandales de corruption à la chaîne impliquant les plus hauts responsables politiques et la faillite de ses institutions démocratiques. A Rio de Janeiro, Gabriel nous raconte comment il a vécu ces derniers mois de tension et se fait l’écho des inquiétudes du peuple brésilien.

Le Brésil n’est plus sous les feux de la rampe médiatique depuis que les athlètes ne s’évertuent plus à y décrocher des médailles. Pourtant, le pays est en proie à une agitation inquiète depuis la destitution de sa présidente, Dilma Rousseff, le 31 août dernier et le retour au pouvoir de la droite néolibérale.

Du nord au sud du Brésil, ce sont les mêmes inscriptions taggées aux murs (« Fora Temer », « Não à Pec 241″(1)), les mêmes manifestations resserrées et sporadiques dans les villes du pays, les mêmes occupations d’écoles et les mêmes unes de journaux faisant état d’une crise budgétaire sans précédent et du gel des dépenses nécessaire.

Vu de l’extérieur, le Brésil serait en proie à des scandales de corruption sans précédent qui entacheraient la classe politique et auraient précipité la destitution de sa présidente au profit de son vice-président, Michel Temer (2), et de l’opposition.

Une crise multiforme et complexe

« C’est bien plus complexe que ça! » nous confie Gabriel, en reprenant son souffle. Et de nous égrener tout ce qui l’alarme actuellement : la vague conservatrice lors des récentes élections municipales et l’élection d’un maire évangéliste à Rio; le retour au pouvoir, au niveau national, d’une droite néolibérale qui impose au pays, en pleine crise budgétaire, une cure d’austérité sévère, faisant peser une menace inquiétante sur les secteurs de l’éducation, de la santé et de la culture (le ministère de la culture avait tout d’abord été supprimé par l’actuel président intérimaire, avant de finalement être fusionné avec celui de l’éducation en mai dernier); la déréliction de la gauche, affectée toute entière par l’image corrompue du parti des travailleurs (PT) de l’ex-présidente; en somme, la crise de représentation démocratique profonde que connaît son pays, laissant présager de lendemains difficiles.

Gabriel est Brésilien, il a 34 ans et vit à Rio depuis qu’il est étudiant. Jusqu’à l’an dernier, il était maître de conférences à l’université. Il a depuis repris des études doctorales en communication, grâce à une bourse de l’État de Rio – dont l’avenir lui paraît bien incertain en ces temps de crise.

Il nous raconte comment il a assisté l’été dernier, impuissant et choqué, comme tant d’autres Brésiliens, au renversement de la présidente Dilma Rousseff après des mois de tension entre le gouvernement et l’opposition à la Chambre des députés.

« Au moment où la procédure [de destitution] a été lancée et que la presse a massivement relayé l’information, j’ai senti que quelque chose était en train de se passer. C’était kafkaïen, on avait la sensation que le piège se refermait et qu’on ne pourrait pas en échapper. »

Gabriel n’est pas dupe. Le crime de responsabilité fiscale retenu contre la présidente Dilma Rousseff semble bien dérisoire dans un pays où la corruption est généralisée et notoire. « Tous les hommes politiques profitent de ce système, ce sont malheureusement des pratiques de fonctionnement normal de la politique au Brésil« . Il ne s’agirait donc que d’un prétexte pour mettre en oeuvre le véritable projet politique de l’opposition, qui ne se remettait pas d’avoir perdu l’élection présidentielle de 2014.

Un coup d’Etat parlementaire – avec la bénédiction des milieux d’affaires

Pour lui, il s’agit bel et bien d’un coup d’État, dissimulé sous des procédures prévues par la constitution démocratique. Ces mots, « coup d’État » – qui résonnent d’un timbre particulier au Brésil, où le souvenir de la dictature militaire n’est pas si éloigné que ça – ont été immédiatement employés par l’ex-présidente, mais aussi par ses partisans, une partie de la classe intellectuelle brésilienne et la presse internationale (3).

Après le vote qui a finalement démis Dilma Rousseff de ses fonctions, Gabriel a participé à des manifestations, avec d’autres Brésiliens inquiets pour leur démocratie, afin de protester contre ce coup d’État de velours. Mais cela n’a eu que peu d’écho dans la presse brésilienne – il faut dire qu’au Brésil, la presse est concentrée dans les mains de quelques groupes puissants, plutôt du côté de l’opposition.

A l’inverse, les manifestations qui avaient été convoquées par l’opposition avant le vote, en faveur de la destitution, avaient été intensément couvertes par les médias, faisant toute la journée la une des journaux télés. On pouvait y voir défiler, sous la bannière « Pour un Brésil sans corruption », des classes sociales peu habituées à manifester. Gabriel ne peut s’empêcher de sourire au souvenir de cette photo d’un couple manifestant à Ipanema (un quartier huppé de Rio), « tous deux très beaux, très blancs, avec derrière eux la nounou noire poussant la poussette avec leurs enfants…  »

Cela montre bien les collusions d’intérêts et les alliances qui se sont tramées dans l’ombre: les milieux d’affaires, les premiers intéressés par une reconquête du pouvoir de la droite, n’étaient jamais bien loin. Toujours prêts à porter main forte, via leurs organes de presse, pour relayer de manière massive tout ce qui peut aller à l’encontre du PT et au contraire taire les voix dissidentes. Actuellement, parmi les révélations en cascade sur les scandales de corruption de l’affaire Petrobras, Gabriel constate, désabusé, que « tout ce qui concerne le PMDB [le parti de Michel Temer] n’est que rarement mentionné, alors que ce qui touche le PT l’est au contraire de manière disproportionnée. »

Lutte des classes 2.0 et crise de la démocratie représentative

Cela ressemble de fait beaucoup à une nouvelle lutte des classes : les milieux d’affaire et conservateurs, inquiets après 16 ans de règne sans partage du PT, s’alliant aux partis de l’opposition pour orchestrer un changement de régime.

Pour Gabriel, c’est clair, « le capital voulait le départ de Dilma« , et il est parvenu à ses fins. Il faut dire qu’il dispose pour cela d’instruments puissants et qu’il avait été particulièrement désappointé par la perte de l’élection présidentielle de 2014. Déjà à l’époque, se souvient Gabriel, la colère des élites était palpable: « l’opposition pensait l’affaire pliée jusqu’au décompte des votes des Etats du Nord et du Nordeste, qui ont finalement fait basculer le vote en faveur du PT.  »

Aujourd’hui, il n’est pas encore certain que Michel Temer demeure au pouvoir jusqu’en 2018, le terme prévu du mandat, car l’ex-présidente a fait appel de sa destitution auprès de la Cour suprême. L’avenir semble donc bien incertain et la démocratie bien mal en point au Brésil.
Cette crise de la démocratie représentative n’est pas sans nous en rappeler d’autres plus au nord, tout aussi préoccupantes.

PHOTO: Sylvaine Herold, manifestation à São Luís do Maranhão (Nordeste) au mois de novembre 2016.

NDLR

(1) « Temer, dehors! » et « Non au Pec 241 », du nom du projet d’amendement constitutionnel, très contesté, porté par le nouveau président, qui vise à modifier la constitution afin de figer, pendant 20 ans, le niveau des dépenses de l’Etat fédéral, en autorisant seulement une hausse égale au rythme de l’inflation; ce qui pourrait avoir de graves répercussions sur des secteurs tels que l’éducation et la santé.
(2) Du Partido del Movimiento Democrático Brasileño (PMDB) [parti du mouvement démocratique brésilien], un parti de centre droit, qui était l’allié du PT dans la coalition gouvernementale.
(3) A ce sujet, on recommande vivement la lecture du blog « The Intercept » de Glenn Greenwald, le journaliste de The Guardian qui a publié les révélations d’Edward Snowden, qui vit au Brésil et qui a couvert d’un oeil critique tous ces évènements – ainsi que la présidentielle américaine: https://theintercept.com/ (en portugais et en anglais).

 

 

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