Le lyannaj Montreuil/Grande Terre autour d’un livre une autre mondialisation à  l’oeuvre

Un auteur de polar de la banlieue parisienne, Karl Dazin, récompensé par le jury d’un prix littéraire composé de pêcheurs du Nord Grande Terre en Guadeloupe. La rencontre était improbable, elle a eu lieu. Le marché de l’eau et le gaspillage de l’argent public ont fait le lien. Montreuil / Grande Terre même combat: Mac Luhan l’avait prédit, le monde est bien devenu un village.

 Karl Dazin a écrit  » Sale eau de Montreuil » sous un pseudo. Son vrai prénom est Alexandre. Il ne veut pas mélanger sa vraie vie, père de famille, architecte, militant du droit au logement et sa récente vie d’auteur. Ce polar est son premier livre, mais pas sa première histoire. Il a toujours aimé en raconter, surtout à  ses enfants lorsqu’ils étaient en âge de les écouter.

 » J’ai écrit ce livre, car je voulais faire passer un message autrement que par des tracts, des textes rébarbatifs qui généralement ne sont lus que par des personnes déjà  convaincues. Je voulais trouver d’autres lecteurs pour parler d’un sujet qui nous concerne tous: le marché de l’eau et les combines qui vont avec. Quelle surprise et quelle satisfaction que la trame de ce livre trouve un écho en Guadeloupe. Je n’aurais jamais pensé toucher des lecteurs aussi loin de chez moi. »

 » Sale eau … » se passe donc à  Montreuil : sont en présence Meolia, société de distribution d’eau en Ile de France, un crime, une enquête et le voile qui se lève sur la captation d’un service public au profit d’intérêts particuliers. Tiens, à  7000 kilomètres de Montreuil, cette histoire a résonné à  l’oreille de pêcheurs guadeloupéens …

Karl Dazin a écrit ce livre à  partir de sa propre expérience. En 2001 il est élu de la société civile, sur la liste des Verts qui tente de prendre la mairie de Montreuil à  Jean-Pierre Brard, le maire sortant communiste. Brard l’ emporte cette fois là  et ce n’est qu’en 2008 que Dominique Voynet, ancienne ministre de l’écologie réussira à  conquérir la mairie. Pour un seul mandat d’ailleurs. Aux municipales de 2014, Patrice Bessac, communiste, reprend la ville avec un front de gauche qui devance de deux point seulement ( 37,6% contre 35,3%) l’ancien maire communiste Jean-Pierre Brard, assuré qu’il allait reprendre son fief. Erreur, ce fut un combat politique fratricide, d’ego, de pouvoir et de personnes, bien loin des préoccupations d’intérêt général, comme la Guadeloupe et le Nord-Grande-Terre en ont connu.

Dominique Voynet ne s’est pas représentée en 2014, battue d’avance et lassée par une certaine manière de faire de la politique locale.  » Je ne veux pas être réélue en promettant à  ceux qui votent pour moi des places de crèches, des logements sociaux et des emplois à  la mairie pour leurs enfants » a-t-elle déclaré lors d’une de ses dernières interventions en tant que maire. Ce  » parler vrai » et ce dégo ût pour  » une certaine manière de faire de la politique » lui ont fermé des portes.

En me rapprochant des lieux de décisions, j’ai identifié les mécanismes de corruption

Mais en 2001, lorsque Karl Dazin est élu conseiller municipal à  Montreuil, les Verts sont encore dans l’opposition avec huit sièges.  » Notre groupe comptait, dit Karl Dazin, et là  en me rapprochant des lieux de décision et de pouvoir, j’ai très clairement identifié les mécanismes de corruption. Plus tard l’idée d’écrire un roman policier à  partir de cette expérience s’est précisée. » Le livre, sorti 2014, s’est bien vendu à  Montreuil, mais Dazin n’a pas eu le plaisir d’une séance de dédicace, dans la grande et unique librairie de cette commune de 100 000 habitants.  » Comme je dezinguais l’ancien maire, j’ai été un peu boycotté, » dit-il en souriant.

Telle est donc la genése de ce roman policier qui a retenu l’attention de cinq pêcheurs guadeloupéens.

Un beau jour du mois de juin 2015, Karl Dazin a pris l’avion à  Orly pour recevoir son prix. Direction la Guadeloupe. A la médiathéque de Port-Louis, Viala Coralie lui a remis ce  » trophée » une sorte de radeau constitué de plusieurs essences locales et gravé de textes, un bel objet réalisé par Jorge Rovelas.

Ce fut un moment étonnant: une centaine de personnes étaient présentes et devant un Karl Dazin visiblement ému, descendu de l’avion la veille au soir, le président du jury, pêcheur à  la retraite a expliqué pourquoi ils avaient fait ce choix. C’était comme une sorte d’évidence dès lors qu’on fait le rapprochement avec les problèmes rencontrés dans la distribution de l’eau en Guadeloupe. Deux différences toutefois : dans le roman un élu est retrouvé mort et l’eau arrive aux robinets des abonnés de Montreuil; dans la réalité guadeloupéenne aucun élu n’a été retrouvé mort et c’est heureux, mais en revanche les coupures d’eau et les failles dans l’approvisionnement et la facturation sont légions.

Prix des pêcheurs : le deuxième voyage
Karl Dazin n’était jamais venu en Guadeloupe. Mais il n’ignorait pas tout de la Caraîbe. Il y a une trentaine d’années à  la fin de ses études d’architecture il a passé un an à  Saint-Martin dans un cabinet d’architecte et a travaillé sur un projet de mise hors d’eau d’habitats insalubres du quartier d’Orleans. Ce projet a été vendu à  la Semsamar qui sévissait déjà  à  l’époque, mais n’a jamais été réalisé. Il s’agissait de constructions sur pilotis.

 » Je gardais le souvenir du climat, de l’atmosphère, mais la Guadeloupe est si différente de Saint-Martin. Avant de venir, pour sentir le pays et être dans l’ambiance, j’ai lu,  » Un taxi pour miss Butterfly » de Max Jeanne (le parrain de ce premier prix littéraire des marins pêcheurs). Ces nouvelles sont imprégnées de la tradition orale, des croyances, c’est un bonne entrée en matière quand on vient ici. Et puis je suis arrivé dans des conditions particulières, on m’a accueilli et bien accueilli. Je ne suis pas comme un vacancier qui vient passer une semaine. »

Quelle impression laisse la Guadeloupe à  un visiteur curieux, intéressé mais fugace qui ne passe que quelques jours ? Réponses.

 » Les gens se saluent, ils disent bonjour, même s’ils ne vous connaissent pas, en particulier à  Port-Louis o๠j’ai logé. Cet accueil est assez frappant, nous avons perdu ça dans les grandes villes … »

 » La question de l’esclavage revient toujours …bien s ûr j’ai tendance à  la susciter car j’ai envie d’en parler avec les gens d’ici et de comprendre. Je mesure aussi l’ampleur de ma méconnaissance sur ce sujet. Vous vous rendez compte, je ne savais pas avant de venir que Napoléon avait rétabli l’esclavage, c’est comme zappé dans l’histoire. Dans les discussions que j’ai pu avoir sur le sujet, je n’ai jamais senti d’hostilité.  »

 » Le co ût de la vie me semble élevé. J’ai vu des mangues à  4 euros le kilo. Heureusement qu’un ami, Jorge, m’a emmené en ramasser dans les bois, là  c’est gratuit. Le litre de super à  1,49 euros est cher … »

 » Plusieurs choses m’ont frappé dans les paysages: les deux monocultures dominantes canne et banane qui façonnent le pays; et puis le nombre de maisons abandonnées. Ces vieilles maison en bois, à  l’architecture si spécifique à  la Caraïbe, c’est regrettable si elles finissent par disparaître. Je suis sensible à  l’architecture des années 30 donc en Guadeloupe, je remarque les constructions d’Ali Tur qui marquent une époque et ses lieux de pouvoirs. »

Karl Dazin est reparti à  Montreuil avec son prix et quelques souvenirs. En 2008 quand Dominique Voynet et les Verts ont finalement gagné la mairie de Montreuil, il n’était plus sur la liste. Elu de l’opposition, il ne l’a pas été de la majorité. Est-ce parce que faire de la politique, participer à  un combat électoral, arriver au pouvoir et y rester c’est renier un à  un tous ses idéaux ? Karl tempère :  » J’ai aussi rencontré des gens formidables qui travaillent pour le bien public, mais c’est difficile. »