Crise: la force des savoirs ancestraux pour pallier l’insuffisance de l’expertise

Le relativisme culturel n’est pas un concept neuf. D’Hérodote à  Lévi-Strauss on peut observer une pensée, critique envers ses particularismes et encline à  s’intéresser à  la culture de l’autre. Mais l’histoire des conquêtes et des impérialismes a mis de côté ce relativisme culturel au profit d’un universalisme conquérant prônant la supériorité d’une culture , d’une pensée et d’une pratique sur toutes les autres. O๠en sommes-nous aujourd’hui ? La rationalité du monde économico-techno-scientifique qui s’impose autour de nous n’étant pas si rassurante, des voix s’élèvent pour en dénoncer les dérives et les aveuglements. Bref le modèle occidental issu de la révolution intellectuelle des Lumières – rationnel, scientifique, technique – qui a transformé au XX siècle les citoyens en consommateurs au nom du modernisme et du progrès est passé à  côté d’autres connaissances qui peuvent nous permettre aujourd’hui de corriger quelques errements.

Qu’en sera-t-il du XXIe siècle ? Fuite en avant, ou bien besoin de sens, d’équité, de simplicité tout autant que de frigidaires remplis ?

Il y a un an environ l’Unesco a lancé unmanifeste pour l’avenir des systèmes de connaissances. On pourrait résumer ce manifeste par les propos de Walter Erdelen vice-directeur général pour les sciences naturelles à  l’Unesco: « Le monde regorge de connaissances multiples, très approfondies mais souvent ignorées. Ces systèmes de connaissance traditionnels jouent pourtant un rôle essentiel. Il nous faut sortir de notre ethnocentrisme et de l’ occidentalocentrisme ambiant pour apprendre de ces savoirs. »

Ce texte n’a pas connu et ne connait pas une très grande publicité « aux heures de grandes écoutes », il doit pourtant nous interroger sur une autre manière de penser le monde. Le manifeste est promu par Vandana Shiva, militante écologiste indienne et directrice de la Fondation de recherche pour la science et les ressources naturelles et Claudio Martini, président du gouvernement de la région Toscane (Italie).

Pour Vandana Shiva la crise que la planéte traverse est liée  » à  une idée démodée du monde et des savoirs( …) Le savoir traditionnel et indigène a été exclu . Pourtant, l’idée que certaines personnes détiennent le savoir et que le reste de la population ne sait rien est dépassée. Nous ne croyons plus au fait que les experts vont apporter la solution à  la crise. »

Pour l’écologiste indienne si le monde doit sortir de la crise ce ne sera pas grâce à  l’expertise de quelques « happy few » issu d’un même système de pensée, mais par la prise en considération de savoirs ancestraux qui ont été méprisés. Les auteurs du manifeste défendent l’idée que les savoirs traditionnels doivent être intégrés à  la connaissance scientifique porteuse d’un rationnalisme qui a montré ses limites.

A quoi servirait un bon chasseur si …

 » Les savoirs locaux nous donnent des raisons d’être optimistes », déclare Vandana Shiva en citant les Inuits qui vivent dans un milieu hostile et se transmettent de génération en génération, les connaissances qui leur permettent de survivre ; ou bien les habitants des îles Salomons qui savent se protéger au mieux par leur mode de vie et d’habitat des ouragans et des tsunamis. Mieux en tout cas qu’un urbanisme dit moderne qui laisse construire dans des zones inondables ou en montagne dans des couloirs d’avalanches.

Les auteurs du manifestent ne rejettent pas les connaissances et les avancées de la science , ce qui serait absurde et excessif mais ils estiment que les savoirs traditionnels doivent être intégrés à  la connaissance scientifique et technique.

Ramener à  la Guadeloupe ce débat permet de poser quelques questions. Pour le bien être de la population, l’équilibre de l’île que vaut-il mieux ? Développer l’ économie de dépendance, fondée sur l’importation de produits industrialisés de plus en plus nombreux, construire ce fameux port en eaux profondes, augmenter le nombre de containers introduits dans l’île ou bien favoriser la production locale, développer des filières agricoles, créer sur place ? Faut-il climatiser à  tout va ou bien favoriser une architecture moins dévoreuse d’énergie, plus en phase avec l’habitat traditionnel ?

Poser ces questions est en partie y répondre.

Au stade o๠nous sommes de l’évolution du monde et de nos sociétés pondérer les excès du « progrès » par la prise en considération de quelques valeurs fondamentales que nous enseignaient les « anciens » ne semble pas absurde.

Dans un livre qu’il a consacré aux peuples en voie de disparition ( Indiens d’Amazonie – Pygmées – Bochimans, Editions du Rocher, 1991, ) Michel Anselme, ethnologue raconte une cette histoire :

 » Les Bochimans ont une idée simple de la morale … Un soir nous avons échangé nos opinions sur ce que pouvait être le bien et le mal. J’avais posé la question de savoir pourquoi un bon chasseur ne serait pas plus utile au groupe qu’un homme généreux. La réponse, est arrivée inattaquable:  » A quoi servirait un bon chasseur, s’il n’était pas bon avec les autres, s’il gardait tout pour lui. Mieux vaut un chasseur moins habile mais généreux avec les autres. Qu’il parte, celui qui ne sait pas partager. »