Art Bemao, baromètre de la société guadeloupéenne

Du 12 au 20 juin s’est tenue une manifestation internationale d’art contemporain – parc de la centrale à  Baie-Mahault, Guadeloupe. L’art est un baromètre des époques et des sociétés, nous dit Jocelyn Valton. Et la Guadeloupe n’est pas une exception. Alors, que nous enseigne Art Bemao ? La réponse du critique d’art. Affirmer que l’art est une sorte de baromètre des époques et des sociétés dans lesquelles il se manifeste est un lieu commun. Qu’il soit dit que la Guadeloupe, cette « dent mal chaussé dans l’éclatant dentier des Caraïbes » n’est pas exception en la matière. C’est bien là  tout l’intérêt de l’art, qui fait émerger du sens pour tous ceux qui sont en quête de cet immatériel.

Que peut donc nous enseigner Art Bémao qui en était à  sa seconde édition ? Il convient de saluer cette initiative d’artiste osant le pari de monter un événement rassemblant plus d’une dizaine de plasticiens dans un contexte peu favorable, et c’est peu dire.

L’an dernier l’exposition prévue le 12 juin avait vu son vernissage repoussé de deux jours, en catastrophe, sans pour autant que les conditions suffisantes soient réunies afin que les oeuvres puissent être vues dans des conditions acceptables.

Précarité de l’installation en 2009

Sans dresser une liste exhaustive de tout ce qui faisait défaut, précisons pour illustrer notre propos que, dans la précipitation, les cimaises n’avaient pas été peintes. L’accrochage se fit donc sur des panneaux de contre plaqué brut, avec pour regrettable effet d’entrer en concurrence avec les couleurs des oeuvres et d’absorber la lumière. A cela s’ajoutait les tableaux mal accrochés, de guingois. Ce qui est vraiment le minimum de respect que l’on puisse demander sinon pour les artistes, du moins pour leurs oeuvres et leur public. Jusqu’à  la définition même de cette exposition collective présentée dans son catalogue comme  » manifestation d’art moderne » et « contemporain » était contestable. De fait, si l’on parle d’art moderne, et compte tenu de la période historique concernée ( début du XXe siècle jusqu’à  la fin des années 50) il est question d’oeuvres d’artistes qui ne sont plus de ce monde, mais en aucun cas ce qui était montré à  Art Bémao.

Enfin pour camper le décor, il faut aussi préciser que l’exposition se déroulait, comme cette année, sur un site superbe, coincé entre mer et cimetière, adossé à  une friche industrielle, celle d’une ancienne centrale électrique laissée à  l’abandon. Sur un terre-plein, aux pieds de cette ruine dont on se demande, comme devant toute autre, combien de temps encore elle va résister aux assauts du temps, et si les hommes vont lui redonner une vie, fut planté un chapiteau pour accueillir les oeuvres.

Ainsi, 17 plasticiens, photographes et un créateur de mobilier et bijoux design se trouvaient là  un peu à  l’étroit. Ce manque d’espace de respiration entre les oeuvres aux médiums très variés: installations, photographies, vidéo … induisait des effets de contaminations visuelles que chacun peut imaginer. Comme les êtres vivants les oeuvres souffrent de promiscuité. Les conditions d’éclairage n’étaient pas satisfaisantes et des volumes du plasticien Chadru faits de matériaux de récupération voisinaient si mal avec de gros pots de plantes ornementales qu’on ne sait plus comment identifier ce mélange incongru en bordure de tente. Alors que d’autres solutions existaient cela fut maintenu malgré les protestations fondées de l’artiste.

2009, une qualité des oeuvres

Néanmoins, en dépit du manque de maîtrise des différentes paramètres imposés par le contexte on pouvait quitter cette première édition d’Art Bémao en ayant retenu quelques oeuvres. Mentionnons Bruno Perdurand qui offrait la meilleure pièce de l’exposition avec une installation intitulée  » L’Héritage de Cham ». Un ensemble de panneau de bois peints d’après Adam et Eve du peintre Allemand du XVe siècle Albrecht Dà¼rer. Sous les portraits du couple primordial de la Bible, étaient gravés des fragments du Code Noir ( d’après J-B Colbert) et faisant face à  cet ensemble, cinq grands socles supportant cinq Bibles bardées de clous, toutes pointes hérissées, menaçantes comme des pélpéts ( poissons armés des mers Antillaises). L’installation questionnait le rôle trouble de la religion catholique comme un des piliers de la construction idéologiques appuyant l’esclavage des Nègres dans la Caraïbe.

Plus loin, Cynthia Phibel montrait une installation empreinte de poésie, qui présentait comme une évocation de quelque intérieur misérable de case rurale antillaise. Vieux lit en fer et sommier protégés par une fragile moustiquaire et accompagnés de quelques vieux objets désuets: un vieux transistor et deux petits bancs en bois de facture grossière, au fort pouvoir évocateur pour tout personne ayant vécu dans la Caraïbe. Au lieu d’être au sol, ils étaient supendus au mur, comme des étagères sur lesquelles étaient posées des boîtes de « rêves » en conserve! Hélas, l’espace qui lui était ménagé étant insuffisant, l’installation de Cynthia Phibel, contaminée par celle qui voisinait, manquait de réelle efficacité.

On pourrait évoquer une autre installation de Michel Rovelas, un des peintres les plus importants de l’île. Il proposait un espace clos dont les parois noires étaient marquées d’inscription au caractère « algébrique ». Espace confiné qui ne s’ouvrait que par quelques meurtrières permettant aux spectateurs d’y voir l’évocation d’un chaos rappelant l’atmosphère des rues jonchées de pierres durant le mouvement social conduit par le LKP en 2009. Ce clin d’oeil à  l’actualité récente ne suffisait pas à  transformer cette tentative inachevée en réussite, signe que Rovelas est plus dans son élément en faisant ses peintures gestuelles de grand format. L’installation est un média spécifique.

Ou bien encore un grand dessin sur support transparent de Thierry Alet. Un étrange bestiaire de créatures hybrides exhibant leurs organes génitaux, zizis avec piercing, ni homme, ni feemmes, ni tout à  fait chiens, qui peuvent surpendre voire heurter les non-initiés, mais qui ne souffrent pas la comparaison avec ce que pouvait faire le peintre Américain Keith Haring dans le même registre.

Lumière et ombres de l’édition 2010

Cette année, et bien que le nombre d’artistes ne fut pas réduit (on comptait 16 plasticiens et photographes, ainsi que 2 designers), l’exposition semblait moins dense. Cette fois, les cimaises avaient été peintes, mais une fois la visite terminée, on restait sur sa faim en se demandant si vraiment on avait tout vu. Plusieurs raisons à  cela. d’abord, aucun parcours n’était suggéré au spectateur. Comme s’il n’y avait pas de sens privilégié, pas de début, ni de fin. On entrait sous le chapiteau par plusieurs côtés, un peu comme on voulait. Inconvénient de cette structure bâchée peu adaptée et devant rester ouverte sous peine de châleur étouffante.

Cette année, contrairement à  la 1er édition, les installations étaient en moins grand nombre. La peinture et la photographie privilégiées rendaient le parcours plus fluide, les oeuvres se concurrençaient moins, mais il aurait fallu qu’elles aient une plus forte présence, ce qui fut loin d’être le cas, d’o๠parfois un sentiment de vide. On peut en outre s’interroger sur certains choix faits par Jean-Marc Hunt; l’artiste organisateur de l’événement. Si on peut comprendre son intérêt pour la peinture de Jean-Michel Basquiat, on a du mal à  adhérer au choix d’exposer Julieth Mars Toussaint quin’est qu’un épigone parmi d’autres.C’est comme proposer au public une breloque en lieu et place d’un diamant radieux.

Il faudrait aussi dire deux mots du « off  » , qui n’en n’était pas vraiment un. Il faut entendre par là  que Hunt l’organisait aussi. Choisir de faire venir André Rouillé, directeur du site Parisart.com et le mettre dans une inconfortable position à  savoir lui demander de faire des

« diagnostics » artistiques pour des plasticiens venus pour qu’on leur prenne la température. Il est nécessaire de distinguer les nuances entre mise en relation et mise sous relation.. Paradigme d’un rapport de type néocolonialiste. L’art est un redoutable révélateur.

Mais il serait injuste de ne parler que des ratés. Il faut dire malgré tout qu’une belle énergie a traversé ces quelques jours comme chaque fois que se rencontrent des artistes. Hervé Télémaque, la grande figure Haitienne de la peinture française, un des leaders de la Figuration Narrative faisait à  la Guadeloupe l’amitié d’exposer « Témoins , une toile de 1998 au format impressionnant de dix mètres sur trois ! Et au-delà  d’honorer ces rencontres de sa chaleureuse présence avec une remarquable et émouvante simplicité.

Le collectif Galvanize Project, un trio Trinidadien composé des artistes Tamara Tam, Steve Ouditt et Mario Lewis aura marqué ces rencontres de son empreinte. Par sa capacité de mettre en relation le public convié, tous âges confondus, à  vivre une expérience, à  participer à  une oeuvre collective sous la forme d’une performance o๠il devenait acteur et donc producteur de cette énergie initiée par les artistes.

Haute nécessité et géographie

Pour revenir sur le contexte, et en forme de conclusion, soit l’on tient compte de la géographie et l’on considère qu’on se trouve dans une petite île des Caraïbes avec ce que cela induit en termes de misère et de culture de la débrouille, du détour, du fragile et du transitoire, auquel cas il ne faudrait pas se montrer trop exigeant. Soit on regarde l’autre face de la médaille, à  savoir qu’on se trouve dans un département de la France, ce qui, bien entendu, change la manière d’approcher la réalité et justifie qu’on puisse avoir des exigences autres Ainsi qu’il a été dit en préambule,l’art refléte les contradictions des époques et des sociétés. Ce tableau rapide des deux éditions d’Art Bémao ne permet peut-être pas, dans cet entre deux, de dire o๠se situe la vérité, mais la question mérite d’être posée à  quelques jours de la venue annoncée en Guadeloupe de Frédéric Mitterrand, ministre Français de la culture. Se nourrir, se vêtir, habiter, l’art ne répond à  aucun de ces besoins vitaux. Et pourtant, compte tenu du contexte politique, ethnique, économique et social, il demeure ici et plus que jamais,  » un produit de la plus haute nécessité ».

Jocelyn Valton – AICA – Guadeloupe, le 24 juin 2010

Le titre et les intertitres ont été ajoutés par la rédaction de Perspektives