La quête identitaire est-elle indispensable à l’existence des sociètés?

D’une résidence d’artistes à La Ramée, en Guadeloupe, autour de Jorge Rovelas, a surgi ce questionnement lancinant sur la généalogie et le passé qui nous forgent et nous contraignent à la fois. Faut-il s’en libérer comme nous le dit Fanon dans une démarche existentielle ou l’assumer fidèlement quitte à en souffrir au plus profond de son âme ? Aucune réponse simple n’existe.
Ladislas de Monge, l’un des artistes résidents est venu en Guadeloupe au mois d’octobre 2020, avec dans ses bagages un vieil ouvrage résumant son lignage et déclinant les noms, un a un, de ses ancêtres, tous issus d’une vieille famille d’aristocrates belges. Soit presque 1000 ans d’histoire familiale. Mazette, est-ce une chance ou un fardeau ?

Ladislas nous a confié un texte qui évoque ce questionnement. Il n’apporte pas de réponse, mais trace des lignes, ouvre des portes et nous dit que l’art et la réflexion autour de l’art, humblement, peuvent nous aider à comprendre qui nous sommes et pourquoi. D.L

UNE GENEALOGIE DANS L’ENTREPONT
par Ladislas de Monge

Là où il y a la généalogie, il y a le sang”.
Platon

UNE QUESTION

Quelle est la part de la généalogie dans notre enracinement territorial et notre quête identitaire? Est-elle fondatrice et indispensable à l’existence des sociétés ?

Comment comprendre ce que la connaissance de nos ascendances induit, comme part formatrice de nos personnalités mais aussi comme élément coercitif de notre liberté. Existe-t-il un point d’équilibre qui nous maintient en gravitation entre le déficit lignager et l’excès identitaire dans la sphère de l’existence ?

En découvrant les Antilles lors d’un voyage en Martinique, j’ai vu par le regard embrasé des étudiants un univers bouillonnant, une recherche haletante des origines. Cette expérience fut au seuil d’un nouveau chemin, bien entendu triangulaire.
“Des frères séparés par l’histoire” me dit un ami du Bénin, oui, mais dont le quotidien dansant, les évènements fortuits et la détermination des âmes reconstruisent aujourd’hui une solidarité transatlantique, franchissant à rebours “la Porte du Non-retour”, arrosant de mémoires retrouvées et de liens affectifs “L’Arbre de l’Oubli”.

UNE INTUITION

Plus qu’une intention, ce projet est apparu d’instinct. Et l’usage d’un élément du patrimoine familial dans une initiative créative fut décisif. Pour avoir déjà pratiqué antérieurement ces détournements familiaux, j’y trouve toujours une part ludique, une « mise à jour » pour rafraîchir les vieux dossiers au fond des placards, une fonctionnalité nouvelle, qui n’est plus muséal. Le partage de ces objets les rend à nouveau signifiants au-delà du fait que les généalogies, si elles ne sont pas transposables, sont imbriquées, emmêlées dans la trame de l’Histoire.

Avec l’assentiment de Jorge Rovélas, je décidai donc d’emporter en Guadeloupe – pour un voyage sans retour – un exemplaire de la généalogie familiale (il en existe deux). Le fait de le transporter aux Antilles était lié plus à une intuition qu’à un projet bien défini. Portée par le côté dérisoire, archaïque et anachronique de ce travail sur le lignage,  ma démarche risquait aussi d’être mal perçue dans un pays meurtri par une blessure identitaire que représente la rupture de l’ascendance. La généalogie que j’ai déposée là-bas se termine à la naissance de F. de Monge, en 1836. Les ascendances aux Antilles sont à nouveau inscrites dans l’Histoire à partir de 1848. La relative synchronicité des dates m’avait également inspiré.

DES REPONSES

Lors de la résidence de La Ramée (octobre 2020), l’accueil de cet objet fut positif. Ce fut d’abord et avant tout une plateforme d’échanges, une « table » pour le dialogue, une ouverture quasi-immédiate de l’intime dans la rencontre. En cela, cet objet fut un moteur improbable des confessions profondes, de la douleur parfois cachée, parfois extravertie de la quête que de nombreux habitants antillais portent en eux.
Nous avons aussi, avec Jorge, régulièrement rappelé aux visiteurs que c’est la nouvelle fonction de l’objet qui était au cœur du projet, pas l’objet lui-même.
Jorge et moi avons souhaité souligner la valeur des témoignages et des rencontres que cela avait suscité, nous avons conçu un support en forme de table/bateau (en cale sèche) qui soit interactif. Des petits cailloux/galets (ostraca) sont mis à disposition pour que chacun qui le souhaite puisse laisser un commentaire. Ces ostraca seront conservés et nous imaginons par ailleurs une issue artistique pour ces galets de mémoire que la création va engendrer. Une nouvelle œuvre surgira de la première.

L’art comme moyen qui sert l’échange, le partage des émotions et des idées. En cela, ce projet ne déroge pas à cette manière de voir. L’objet d’art retrouve-t-il de cette façon sa fonction rituelle et médiatrice ?

“Avant de choisir un chemin, demande-toi si ce chemin a un coeur,
s’il n’en a pas, il n’est d’aucune utilité”.

Carlos Castaneda

Quand une âme sensible et cultivée se souvient de ses efforts pour dessiner, d’après son propre destin intellectuel, les grandes lignes de la Raison, quand elle étudie, par la mémoire, l’histoire de sa propre culture, elle se rend compte qu’à la base des certitudes intimes reste toujours le souvenir d’une ignorance essentielle. Dans le règne de la connaissance elle-même, il y a ainsi une faute originelle, c’est d’avoir une origine ; c’est de faillir à la gloire d’être intemporel ; c’est de ne pas s’éveiller soi-même pour rester soi-même, mais d’attendre du monde obscur la leçon de lumière.”

G. Bachelard – Introduction à “L’Intuition de l’instant”.

Image : Jorge Rovelas et Lasdislas de Monge, deux hommes, deux vies, deux parcours et un questionnement

3 réflexions sur « La quête identitaire est-elle indispensable à l’existence des sociètés? »

  1. …  » ne pas s’éveiller à soi-même pour rester (ou devenir) soi-même. » En somme ne pas se contenter d’être ce qu’on attend de nous ou ce que nous dicte notre histoire, se libérer en somme. Beau programme mais si difficile à tenir

  2. La quête identitaire est une affaire personnelle, privée je pense. De ce point de vue elle peut se justifier. Nous avons besoin de savoir d’où l’on vient. Mais quand cette quête devient une affaire collective, à l’échelle d’un pays, d’une nation , d’une religion, dans ce cas j’ai comme un doute, voire une inquiétude les identités peuvent alors devenir meurtrières comme l’a écrit Amin Maalouf, sectaires, chauvines, elles peuvent exclure en ne reconnaissant de bon et de juste que ce qui leur appartient. Bref les sociétés ne fonctionnent pas sur des bases identitaires, ni ethniques d’ailleurs sinon ce sont des sociétés totalitaires.

  3. Les réponses simples n’existent pas, en effet, mais la conscience et la prise de conscience sont nécessaires pour comprendre et donner un sens à nos vies. Avoir les deux pieds bien plantés en terre c’est peut-être non pas trouver les réponses, mais déjà poser les bonnes questions. Bref le chemin est plus/aussi important que le but. Merci en tout cas pour ces réflexions, assez rares finalement, le débat étant souvent monopolisés par les essentialistes qui veulent nous ramener sans cesse au village, à la tribu, à la famille, aux traditions et les autres qui nient la quête identitaire, sauf la leur bien entendu.

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