Chabin, vieux nègre ( vyéneg) à la peau blanche, pêcheur et chanteur à Port-Louis en Guadeloupe

Chanteur-pêcheur, né en 1922, disparu il y a trente ans, Chabin continue à nourrir la mémoire de centaines de guadeloupéens. Un colloque lui a été consacré récemment et un livre sur sa vie vient d’être publié aux éditions Neg Mawon (1). De son vivant Chabin n’était pas forcément apprécié :  » Chabin marin-pêcheur était considéré comme un vieux nègre, personne ne voulait le fréquenter » se souvient un témoin de l’époque. Le paradoxe entre la vie qu’il a eu et le souvenir qu’il laisse, reflète les équilibres et déséquilibres, les « bigidis » (2) les contradictions qui parcourent l’archipel guadeloupéen. Le personnage de Chabin, vieux nègre à la peau blanche, a, pour cette raison fasciné Marie-Line Dahomay, l’auteur de l’ouvrage. Elle nous invite à le découvrir et à travers lui, un peu de l’âme guadeloupéenne.

 » Mais comment peut-on se vivre à la fois Nègre, Mulâtre et Blanc (…) En fait l’homme ( Gaston Germain-Calixte dit Chabin) forgé très tôt à l’école de la vie, se construit habilement à travers l’art du dehors et du dedans, être ici et être ailleurs, dans un « marronnage intérieur  » perpétuel. L’art de demeurer constamment  » borderline » dans cette société, tout en sachant se faire accepter comme élément indissociable. C’est en ce sens que le personnage de Chabin fascine. Ancré dans un ailleurs construit dans son for intérieur, il se rit doucement de tous ces enjeux sociétaux. Il opte pour une vie de grande simplicité et de plaisir. »
Cette courte description est extraite du livre de Marie-Line Dahomey consacré à Chabin, chanteur du Nord-Grande-Terre en Guadeloupe, mort il y a trente ans. Les textes de ce musicien autodidacte ont traversé le temps et rythment encore les mémoires guadeloupéennes. Comparer n’est pas raisonner, mais on pourrait parler d’un Brassens version caraïbe. L’évocation de ce chanteur-pêcheur se confond avec celle de la Guadeloupe toute entière, tant ce  » marronnage intérieur » ce dedans et ce dehors, cette simplicité et ce  » for intérieur » sont présents partout dans l’archipel guadeloupéen. Si trente ans après sa mort, des Guadeloupéens célèbrent encore l’art de Chabin et entretiennent son souvenir, c’est qu’ils retrouvent chez lui une part d’eux-mêmes. Chabin vieux nègre à la peau blanche ( vyéneg en créole) est un condensé de l’âme intime de la Guadeloupe et de ses paradoxes faits d’amour et de violence, d’humour et de dérision, de courage et de peurs irrationnelles, de révoltes et d’acceptations, et au final, de beaucoup d’humanité.
Chaque pays, chaque territoire ont leurs richesses, leurs héros du quotidien qui cachent dans le secret de leurs âmes l’humanité qui les a fait tels qu’ils sont. La facilité consiste a toujours réduire les pays et ceux qui le habitent à des clichés: les Chinois seraient laborieux, les Américains arrogants, les Français prétentieux … et les Guadeloupéens nonchalants au bord de leurs plages ou peu accueillants. Quoi de plus faux que ces constats globaux et réducteurs.
Le livre que Marie-Line Dahomay a écrit sur le chanteur Chaben, ouvre des portes: aux Guadeloupéens oublieux de leur histoire, il rappelle qui était Chabin et aux gens de passages qui feront l’effort de le lire, il dit que Port-Louis n’est pas seulement un gros bourg écrasé de soleil au bord de la mer des Caraïbes où – pour qui ne veut pas voir – il semble ne rien se passer. Il dit qu’au delà de l’indéniable beauté de la plage du Souffleur et de la pointe d’Antigue, des hommes et des femmes vivent là, avec leurs instants de bonheur, de souci et de peine et que Chabin fut de ceux-là. Ce livre n’est pas spécialement destiné aux  » gens de passage » ce serait même plutôt le contraire, mais aux plus curieux, aux plus sensibles il peut donner quelques clés pour mieux comprendre ce qu’est la Guadeloupe. Après l’esquisse du portrait de Chabin, dans une seconde partie, l’auteur analyse la musique traditionnelle guadeloupéenne et ses divers courants.

L’univers de Chaben est tout sauf linéaire
Si on demande à un Portlousien âgé de plus de 50 ans quel souvenir il garde de Chabin, il évoque un pêcheur habile à l’épervier – filet léger, lesté de plomb – qui connaissait comme pas un tous les recoins du rivage et dont la silhouette était inscrite dans le paysage comme celle des raisiniers bord de mer.
Le soir, la pêche finie il allait sur la place et chantait pour le plaisir, pour ceux qui étaient là. L’argent n’avait pas beaucoup d’importance pour lui et on peut supposer qu’il n’aimait pas les contraintes. Vivre à son gré, au fil des rencontres et de l’air du temps, solitaire et entouré à la fois, il pratiquait ce  » bigidi », équilibre instable, mais jamais totalement vaincu qui caractérise encore l’âme guadeloupéenne.
Quand le son de la voix et le talent du chanteur sont tombés dans l’oreille de producteurs au début de la radio, Chabin est passé sur les ondes. Dans les années qui ont suivi, il a enregistré dix-sept disques et connu un vrai succés. Mais Chaben n’avait pas le caractère, ni l’envie peut-être, ni la vigilance pour être une « star » du showbizz local naissant, un petit monde sans pitié producteur de musiques, mais aussi consommateur pas toujours scrupuleux de talents sincéres.
Chaben a laissé quelques chansons inoubliables pour les Guadeloupéens, mais l’affaire s’est mal terminée. Blessé, s’estimant trahi, le chanteur s’est retiré à Port-Louis pour y finir sa vie :  » à la fin des années 1970, il se retiré du monde du show business, envahi par un sentiment insupportable d’avoir été trahi et abusé  » écrit Marie-Line Dahomay. Il a emporté avec lui beaucoup de chansons inédites, perdues parce qu’il craignait de se les voir voler.
Il est surprenant de lire dans le livre de Marie-Line Dahomay que l’un des inspirateurs de Chaben, caribéen qui ne chantait et ne s’exprimait quasiment qu’en créole et porte une part de l’identité du Nord-Grande terre, fut le chanteur corse, Tino Rossi. Quels liens pouvaient bien rapprocher ces deux hommes issus d’univers si différents ? Est l’amour des femmes, l’insularité, la musique ? L’incertitude de l’origine, la légende – non confirmée – attribue à Chaben un père italien, méditerranéen donc, comme le chanteur corse.
Ainsi l’univers de Gaston Germain-Calixte est tout sauf linéaire, tel est son charme et son étrangeté. Pas très respectueux des règles de bonnes conduites, il a bousculé les traditions passant des chants de veillées aux chants festifs, chantant son amour pour les femmes sans retenue quitte a écorcher les oreilles chastes. Bref, c’est un monde singulier qu’il porte et restitue dans ses chansons et auquel Marie-Line Dahomay rend hommage par ce travail de mémoire.
Chaben chantait une Guadeloupe qui s’estompe lentement, effacée par de nouveaux modes de vies, de nouveaux modes de consommation, de nouveaux sons et de nouvelles musiques. Une Guadeloupe dont il est nécessaire d’entretenir la mémoire.

(1) « Chaben, Gaston Germain-Calixte, On chanté-veyé » par Marie-Line Dahomay, Essai, aux éditions Neg Mawon. 300 pages, 20 euros. Contact: éditions.neg.mawon@gmail.com
(2) Le bigidi en créole désigne cet équilibre instable, fragile qui menace toujours de s’effondrer mais se relève toujours. Une posture, une manière d’être que les danseurs et danseuses qui dansent aux rythmes du Ka expriment de manière physique par les mouvements de leurs corps et leurs basculements.

1 pensée sur “Chabin, vieux nègre ( vyéneg) à la peau blanche, pêcheur et chanteur à Port-Louis en Guadeloupe”

  1. Ce marronnage perpétuel qu’évoque l’article est le lot de tous les individus vivants dans une société sous domination extérieure. Vivre dans une culture dominante sans s’identifier entièrement à cette culture. Je dis entièrement car évidemment les  » dominés » adhérent en partie à cette règle du jeu, c’est inévitable, et ils y trouvent leur compte parfois … mais pas toujours, donc nécessaires « aller-retour » et  » masko » comme on dit en créole. Et ce livre semble montrer que la couleur, au fond, n’est pas l’essentiel dans l’affaire, puisque Germain Calixte était blanc … Nous devons méditer tout ça.

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