Clivage inacceptable entre une jeunesse scolarisée et intégrée et une autre marginalisée

La Guadeloupe n’est-elle que violence ? Sans doute pas, mais cette violence est dans les esprits et les médias. Une éducatrice de la PJJ – protection judiciaire de la jeunesse – (1) en première ligne du combat contre la violence des jeunes et faite aux jeunes, nous donne son sentiment.  » Nous devons responsabiliser les mineurs pour les actes qu’ils commettent mais la responsabilité des adultes n’est pas nulle dans le comportement de la jeunesse, » nous dit-elle.

Ketty Citronnelle est éducatrice à la PJJ et déléguée du syndicat national des personnels de l’éducation et du social ( 2) . Après quelques années passées à travailler en banlieue parisienne, elle est revenue en Guadeloupe.  » Je suis local-local » dit-elle, exercer ce métier si difficile dans son pays est une évidence pour elle.
Le drame survenu au mois de septembre à Baimbridge à la sortie du lycée des Abymes – un adolescent qui en tue un autre pour un téléphone portable – l’a bouleversée, comme toute la population de la Guadeloupe.  » J’ai pensé, voilà, encore une fois, nous devions aider cette personne et nous assistons, presque impuissant au clivage entre les jeunes. Il devrait y avoir une seule jeunesse et ce n’est pas le cas. Il y a ceux qui réussissent à l’école, font leur chemin font des études et puis il y a les autres quasi livrés à eux-mêmes quand la famille est défaillante. Les jeunes délinquants ont la plupart du temps un parcours qui commence très tôt, le décrochage n’arrive pas comme ça, subitement. Et lorsqu’ils arrivent à la PJJ, il faut tout reconstruire, calmer les violences subits dans les années qui ont précédé. Notre mission est de les réinsérer dans la société, de leur proposer des solutions, mais nous n’avons pas forcément les moyens de leur donner de l’espoir. »
L’absentéisme scolaire est le premier signe du décrochage qu’accompagne souvent la fragilité d’un milieu familial qui n’a pas la force ni les moyens d’imposer une autorité.
 » Les jeunes qui arrivent à la PJJ, poursuit l’éducatrice, sont envoyés par le juge des enfants, notre travail – qui a une dimension contraignante – consiste à réparer les dégâts et les désordres des premières années de leurs vies. Il faut réinsérer, resocialiser et quelques fois recommencer le b-a ba de l’éducation auprès d’adolescents qui ont déjà un passé.  »
Métier difficile, mission impossible pour le commun des mortels, possibilité, espoir et travail au quotidien pour ces éducateurs :  » Il faut être énergique, on n’a pas le choix. Il faut avoir des ressources, dire à ces jeunes que malgré tout, la vie est belle et surtout avoir de l’empathie pour eux. Etre convaincu au fond qu’ils ne sont pas que cet échec là. Qu’il y a une personne au-delà de cet échec et qu’il faut atteindre cette personne. Il faut y croire, on ne peut pas dire qu’il n’y a rien à faire, »

Voulons-nous inclure ceux qui  » dévient » ou seulement protéger ceux qui suivent le « droit chemin » ?

Sur cette mission, sur ses objectifs et ses moyens l’éducatrice se posent évidemment des questions .  » En Guadeloupe, plus de 50% des 18/25 sont sans emploi mais avant ça, 34% des jeunes sortent de l’école sans qualification réelle. Le problème commence là, avec l’école et l’absentéisme, nous l’avons dit. La PJJ, à mon sens n’est pas suffisamment adapté à ces jeunes là. Pour les réinsérer, les socialiser nous leur proposons des activités qui relèvent de  » l’occupationnel » – activités socio-culturelles et sportives – ce n’est pas suffisant, ni adapté à ce qu’ils peuvent attendre de nous. »
 » Ces activités aussi bien faites soient-elles, ne les préparent pas à s’insérer sur le marché de l’emploi. Nous avons abandonné les « ateliers » qui étaient en phase avec la réalité du travail. On les occupe mais cela ne débouche pas sur un avenir professionnel; d’autant plus qu’à leur majorité, il n’ y a pas de suivi pour les plus démunis. »
Alors, avec l’éducatrice, nous pouvons nous interroger : la société veut-elle réellement inclure ceux qui ont dévié ou n’ont pas eu de chance ou bien seulement protéger ceux qui sont dans le « droit chemin » ? »

Le copié-collé avec l’hexagone ne marche pas
L’éducatrice insiste sur qu’elle appelle  » le contraste entre ce qu’on nous demande et les moyens dont nous disposons. » (3)
Pour elle, les directives et les stratégies nationales ne sont pas adaptées à la spécificité guadeloupéenne.  » Le copié-collé avec l’hexagone ne marche pas. Nous sommes confrontés à un échec et un décrochage scolaires beaucoup plus importants que dans l’hexagone, la PJJ devrait être en mesure de proposer des formations et des mises à niveau. Comment insérer un jeune qui est à la limite de l’illettrisme, comment lui redonner confiance s’il ne maîtrise pas ces bases là ? Cette situation spécifique de la Guadeloupe devrait être prise en compte, le droit commun n’est pas à la hauteur de la situation des mineurs délinquants auxquels nous avons à faire. Quand ils me disent, madame mais je veux un travail, de quel moyen je dispose pour les remettre dans le bain ? »
Et puis il y a des questions tout simplement pratiques comme celle du transport, récurrente en Guadeloupe et toujours pas résolue.
 » Si un jeune pour un stage, un rendez-vous, une formation doit se rendre de Anse-Bertrand au Lamentin, comment fait-il ? Le temps, le coût sont rédhibitoires. Dans l’hexagone un mineur n’est pas confronté à ça. Il peut se déplacer. »
Est-ce que les hommes et femmes politiques guadeloupéens qui font si fréquemment des effets d’annonce sur la question des transports – essentielle pour la jeunesse – vont réellement s’attaquer à la question et fluidifier la circulation des personnes sans passer par la sacro-sainte automobile qui d’ailleurs bouchonne de plus en plus.  » Il faut que les mineurs en difficultés, ceux qui sont au bord ou qui ont basculé dans la délinquance, trouvent leur place dans la société. Si on les laisse au bord du chemin, ils sèmeront du désordre. Que voulons-nous ? » s’insurge l’éducatrice.
A cela s’ajoute la drogue, refuge pour les jeunes en déshérences, et les pathologies mentales de plus en plus nombreuses, qui nécessiteraient un suivi médical. L’éducatrice nous dit que les vacations de psychiatres ont disparu à la PJJ et que celles de psychologues sont insuffisantes. « Les mineurs que nous accueillons sont confrontés à des problématiques complexes. Un éclairage psychologique ou psychiatrique sert aux éducateurs, nous en avons besoin, et bien ce temps de  » psy » est en diminution. Où est la logique ? Les délais d’attente pour consulter un psy peuvent atteindre deux ou trois mois. Que font les mineurs pendant ce temps là ? Nos partenaires sont eux-mêmes en manque de moyens. Tout simplement nous manquons de structures adéquates pour faire face à l’ampleur du problème. Quand un drame survient, tout le monde propose des solutions avant de passer à autre chose. Une actualité chasse l’autre. Dans ces circonstances, le discours de ceux qui – par ailleurs – décident, fixent les orientations budgétaires et cassent, est parfois insupportable à entendre. »
L’éducatrice note qu’une nouvelle unité d’hébergement pour mineurs est en construction au Lamentin mais elle observe aussi que globalement l’accueil pour répondre aux situations d’urgence est insuffisant. Lorsqu’il n’y a pas d’alternative c’est le placement par défaut ou la mise en détention qui sont les seuls recours. Et à ce jour, l’accueil des détenus mineurs à la prison de la Jaille en Guadeloupe est plus une école du crime et de la délinquance qu’un lieu de résilience.
Avant qu’un nouveau drame ne survienne avec son cortège de déclarations convenues les politiques et les décideurs de tous ordres devraient entendre ces voix qui viennent du terrain, de la base, voix de bon sens et de réalisme. Un/une de ces politiques se réjouissaient, il y a quelques jours de l’arrivée de la 4G en Guadeloupe, du haut débit, internet, le monde numérisé etc… Est-ce vraiment cela l’essentiel sur cet archipel, inquiet, et en quête d’avenir ?

NDLR

(1) La direction de la protection judiciaire de la jeunesse est chargée dans le cadre de la compétence du ministère de la Justice de l’ensemble des questions intéressant la justice des mineurs et de la concertation des institutions intervenant à ce titre.
Au quotidien, les professionnels de la PJJ mènent des actions d’éducation, d’insertion sociale, scolaire et professionnelle au bénéfice des jeunes sous mandat judiciaire, pénal ou civil.
(2) SNPES – Protection judiciaire de la jeunesse – Fédération syndicale unitaire.
(3) En Guadeloupe 43 éducateurs de la PJJ suivent 849 jeunes en milieu ouvert et 41 en hébergement. ( chiffre SNPES-FSU)

 

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