Géothermie Bouillante victime collatérale du désintérêt d’EDF pour les énergies renouvelables

L’institut Rémy Nainsouta a organisé une rencontre-debat à  Bouillante, commune de la Guadeloupe, entre le directeur de la centrale géothermique destinée à  être vendue à  une société américaine et un porte-parole du collectif pour la défense du patrimoine géothermique guadeloupéen. Une initiative destinée à  confronter les points de vue, à  se rencontrer. La vente à  une multinationale israélo-américaine était-elle inévitable ? L’est-elle toujours . Explications.

 Malgré la châleur tenace ce samedi après-midi à  Bouillante une trentaine de personnes se sont déplacées pour assister à  ce débat. Trente, c’est beaucoup et peu à  la fois, le sujet, qui touche à  l’indépendance énergétique et à  l’économie de la Guadeloupe devrait mobiliser plus, mais ce jour là , la télévision diffusait la finale d’un championnat de foot-ball. Le foot, c’est connu, mobilise plus que les énergies renouvelables. Aucun média grand public, en revanche n’a jugé nécessaire de se déplacer.

Autour de Claude Edmond, président de l’IRS et animateur du débat se trouve Thierry Abelly, le maire de Bouillante, Didier Gauthier directeur de la centrale et Didier Jeanne l’un des porte-paroles du collectif.

Didier Gauthier commence par exposer la situation d’un point de vue industriel et financier, le point de vue de l’ingénieur en somme et du dirigeant qui doit trouver une solution pour une entreprise endettée à  hauteur de 23 millions d’euros et dont le bilan 2015 s’est terminé avec un déficit de 500 000 euros. Il en appelle au pragmatisme, à  la  » realpolitique » pour convaincre que le rachat par Ormat (3), entreprise américaine basée dans le Nevada, est la seule solution viable.

Sauf que la première réaction du public est de réfuter cette argumentation, solide si on l’inscrit dans les stratégies géopolitiques et économiques mondiales, tendances lourdes de la mondialisation, comme le fait M Gauthier; mais fragile si on la confronte à  des préoccupations locales qui peuvent être résumées ainsi :  » le sous-sol de la Guadeloupe est à  nous, pourquoi en céder l’exploitation et peut-être les bénéfices futurs à  une entreprise étrangère. »

Didier Jeanne, porte parole du collectif exprime la même idée lorsqu’il anticipe que les gains générés par la centrale ne resteront pas en Guadeloupe et rémunéreront un jour des actionnaires aux Etats-Unis ou ailleurs. Argumentation qui peut sembler bien  » primaire » à  la mesure des grandes manoeuvres mondialisantes, des « Panama papers » et des capitaux qui circulent à  toute vitesse sur la planéte, mais argumentation qui n’en demeure pas moins frappée d’un certain bon sens. Pourquoi la Guadeloupe qui produit si peu doit-elle laisser vendre sans sourciller, l’une de ses rares sources de production ?

Didier Gauthier a beau affirmer que Ormat paiera ses impôts en Guadeloupe, que priorité sera donné aux emplois locaux – à  formation et compétence égales – que la géothermie n’est pas délocalisable, les questions demeurent. D’ailleurs à  l’écouter entre les lignes et les mots, Didier Gauthier, avant de céder à  son pragmatisme d’ingénieur, s’est posé aussi cette question: pourquoi vendre?

Géothermie Bouillante est dans le rouge, c’est un fait. Déficit, gestion chaotique dans le passé, une année de perte totale d’exploitation, un propriétaire para-étatique le BRGM (1) qui n’est ni industriel, ni gestionnaire, bref il fallait  » faire quelque chose » – investir, recapitaliser – au risque de voir la centrale fermer .

Avant de mettre Géothermie Bouillante à  la vente totale ou partielle en 2015 avec l’aval du ministère de tutelle la direction de GB s’est tourné vers Edf qui à  la fois détient quelques parts dans la société et dispose de capacité d’investissement. Ce fut une fin de non recevoir. La géothermie à  Bouillante n’intéresse par Edf qui préfèrait investir une quinzaine de milliards d’euros dans les EPR (2) et l’énergie nucléaire en Grande Bretagne plutôt que faire  » un geste » pour la Guadeloupe. Le fond du problème est que les énergies renouvelables – et en particulier la géothermie – intéressent peu l’opérateur EDF, dans lequel l’Etat français est pourtant majoritaire ( plus de 80%).

Un malaise au royaume de l’énergie en France

A observer la mise en cause récente de la stratégie du Pdg d’Edf Jean-Bernard Levy, la démission du directeur financier Thomas Piquemal, opposé aux investissements en Grande Bretagne, la chute de l’action Edf etc … on peut sans crainte affirmer qu’il y a comme un malaise au royaume de l’énergie en France. L’affaire de Bouillante en est, à  la marge, un épiphénomène .

Les dirigeants d’Edf et le Pdg en tête sont aujourd’hui accusés d’avoir mené des stratégies  » inconsistantes » sans inspiration ni imagination alors que le monde de l’énergie connait une rupture et des bouleversements considérables : changements climatiques, disparitions des énergies fossiles, forte demande d’énergies renouvelables et volonté politique de mener – voire réussir – la transition énergétique. Tandis que les politiques discourent sur ce thème, le  » bras armé » de l’énergie en France méne une politique qui va à  l’encontre de ces discours. Fracture, schizophrénie, incohérence on peut qualifier de divers mots cette stratégie bizarre.

A Bouillante, le directeur de la centrale a reconnu durant le débat avoir été déçu lorsque EDF n’a pas levé le petit doigt pour relancer l’unité. Pragmatique, il n’a eu d’autres possibilités que mettre en oeuvre la vente du site, ainsi qu’on le lui demandait. Converti à  cette idée, il affirme depuis :  » Et pourquoi pas les américains, puisqu’il investissent et veulent développer le potentiel de cette unité. » Certes, mais on peut tout de même s’interroger, s’opposer et porter un regard critique sur le désintérêt exprimé par la France alors qu’elle est en plein débat sur la transition énergétique.

Le « cas Bouillante » pose plusieurs questions sur la Guadeloupe

La vente est-elle finalisée ? Le dossier doit être bouclé au plus tard au mois de septembre, y revenir semble difficile :  » Au point o๠nous en sommes cela co ûterait cher à  l’Etat, tout le monde s’est engagé, les Américains ne comprendraient plus rien … » affirme M Gauthier.

Qu’était-il encore possible de faire ? Une participation locale n’est pas exclue, ce qui permettrait aux partenaires guadeloupéens – collectivités ou investisseurs privés, ou les deux – d’avoir accés à  l’information, aux résultats et au fonctionnement de l’entreprise. Pour le reste, quel que soit l’avenir, la vigilance restera de mise concernant le respect de la réglementation locale par Ormat et du code minier.

Chacun est resté sur ses positions mais ce débat n’a pas été inutile dans le sens o๠la confrontation a eu lieu dans une relative sérénité Ce fut possible. En provoquant le débat et portant le cas Bouillante sur la place publique, l’Institut Rémy Nainsouta a fait oeuvre citoyenne mais aussi montré les limites du collectif face au  » pragmatisme » industriel.

« Qui a 150 millions d’euros à  poser sur la table ?  » a répété à  plusieurs reprises le directeur de GB.

Ce cas interpelle aussi les investisseurs locaux qui placent des sommes importantes dans des activités liées à  la consommation à  retour rapides sur investissement. Combien co ûte l’implantation d’un nouveau surpermarché au regard des sommes nécessaires pour la relance de Bouillante ? Import- export-consommation … n’y a-t-il pas là  une vision à  court terme d’ investisseurs qui manquent d’imagination et de créativité. Si dans quelques décennies la géothermie guadeloupéenne produit 50% de la consommation électrique de l’ïle, cette activité sera utile à  l’équilibre économique de l’archipel mais sera aussi très rentable. Les entrepreneurs américains n’ont pas la réputation d’être philanthropes, s’ils viennent c’est que le potentiel existe.

Cela pose aussi la question des compétences et du savoir-faire.  » Faire tourner une centrale géothermique c’est un métier, c’est parfois compliqué » a répété Didier Gauthier. Bref, pas à  mettre entre toutes les mains. Dans le public, un intervenant a estimé qu’il voyait mal une collectivité locale prendre en charge la gestion d’un tel outil.

Alors comment faire appel ou utiliser les compétences, en former de nouvelles, avoir un droit de regard sur la gestion du site, précieux et prometteur gisement d’énergie ? C’est toute la question et là  encore le rôle d’un collectif est utile quand les politiques sont plus que discrets sur le dossier et semblent peu s’en préoccuper.

Les quelques personnes présentes à  Bouillante plutôt que devant leur écran de télévision ou à  la plage ont tenté de faire ce travail citoyen – s’informer, comprendre pour pouvoir agir – sans lequel un pays ne peut ni fonctionner en maintenant les grands équilibres ni prendre ses responsabilités.

NDLR

(1) Bureau de recherche géologique et minière

(2) La centrale est vendue 53 millions d’euros à  Ormat. L’investissement global pour développer la centrale et aller vers la production de 20% de l’électricité consommée dans l’archipel en 2023 est de l’ordre de 150 millions d’euros. Bien loin des 15 milliards participation Edf pour les EPR britanniques.

(3) Ormat société américaine, leader mondial de la géothermie, implanté sur plusieurs continents.