Le regard d’un singulier voyageur sur le  » Peyi Guadeloupe »

Un  » métro » passe six mois en Guadeloupe puis rédige un « reportage » de 230 pages (1). Quel résultat ? C’est mieux qu’un guide touristique, c’est une bonne entrée en matière pour comprendre le pays, si on ne le connait pas. Et pour ceux qui le connaissent, Guadeloupéens et résidents, c’est une bonne synthése de ce qui se dit en Guadeloupe mais ne s’écrit pas toujours.

 « Reporters extraordinaires »est le titre d’une collection des éditions Globophile. Le principe est le suivant: un journaliste pas pressé part à  la découverte d’un pays ou d’un territoire. Il a des réserves de temps, il est curieux et il aime les gens. C’est une bonne base pour ne pas voyager idiot. C’est ainsi qu’en 2014 Willy Marze a passé six mois en Guadeloupe, à  l’issue desquels, il a écrit un « reportage » de 230 pages. Le résultat est intéressant. Arrivé avec quelques idées vagues et une réelle empathie pour le pays, on peut dire qu’il s’est plongé dans la réalité guadeloupéenne en multipliant les entretiens et les rencontres.

Aucun cliché, ni propos à  l’emporte-pièce dans son livre, juste une tentative de comprendre  » comment ça marche. » C’est le regard attentif d’un « métro », d’un passant, qui a envie de saisir l’âme d’un pays. L’ouvrage est à  recommander à  tous ceux que les hasards de la vie – travail, vacances, liens familiaux, rencontres amoureuses etc – aménent un jour en Guadeloupe. A la fois complet et synthétique « Au coeur du péyi Guadeloupe » donne un bon éclairage sur le territoire, ses problématiques, ses tensions mais aussi ses joies et son art de vivre. Pas toujours simple. La nature est présente, les mangroves, les plages mais ce sont les êtres humains qui intéressent surtout l’auteur.

Les Guadeloupéens et ceux qui vivent dans l’archipel en s’intéressant à  autres choses qu’aux cocotiers et à  la hauteur des vagues n’apprendront rien de nouveau. En revanche, même pour eux, ce livre est une excellente synthèse de ce qui se dit en Guadeloupe … mais qui ne s’écrit pas toujours. L’entretien assez poussé de Rozan Monza, d’Elie Domota, le passage sur le créole valent d’être lu, même par les  » autochtones ».

Bref, un livre riche et bienveillant sur la Guadeloupe et pas pessimiste ce qui ne gâche rien :  » c’est un petit territoire qui pourrait ouvrir de nouvelles voies » confie Willy Marze dans un entretien,  » car plus facile a changer qu’un pays avec des millions d’habitants. » Alors !

Au-delà  des clichés
– Pourquoi ce livre sur la Guadeloupe ?

WILLY MARZE : « Avant de faire ce reportage, je connaissais la Guadeloupe comme tout le monde mais je ne m’étais jamais réellement penché sur le sujet. J’avais suivi les événements de 2009 dans les médias et je me souviens m’être dit que le sujet mériterait un traitement plus conséquent qu’un simple fil actualités. Il y avait là , à  mes yeux, un événement important. Mais c’est en 2011, lorsque j’ai rencontré Emmanuel Brisson en à‰thiopie (le directeur de la collection vivant en Guadeloupe) que j’ai eu envie d’enquêter. »

« Je tenais à  avoir la même approche que lors de mes précédents voyages et arriver sans idées préconçues. Il y a des personnalités incontournables en Guadeloupe que je voulais rencontrer mais c’est durant mon immersion dans la vie guadeloupéenne que les angles se sont affinés. »

– En vous lisant, on perçoit une empathie – justifiée à  mon sens – pour ce territoire, souvent décrit comme violent voire raciste envers les  » blancs », qu’elle est l’origine de cette empathie ?

W.M : « Avant tout, il était important pour moi de parler de la Guadeloupe au-delà  des clichés. (plages, violence, racisme…) Je n’évite pas ces thématiques pour autant mais il était nécessaire d’aller au-delà  et d’essayer de comprendre le « pourquoi » afin de donner des clés au lecteur pour appréhender ces sujets dans toutes leur complexité. Trop de médias ne font que relater des faits divers horribles qui, insidieusement, alimentent une forme de fatalisme. Je voulais ouvrir d’autres portes et sortir de cela car la Guadeloupe ne peut pas se résumer à  ça !

Mais plus précisément, il me semble que cette empathie nait du regard que je porte sur les populations des pays que je visite. Cela me semble d’autant plus important qu’il est nécessaire et urgent de replacer les populations au coeur des réflexions politiques globales. En ce sens, les événements de 2009 sont un échec malgré la mobilisation des guadeloupéens et l’expression d’un désir de changement radical. Un constat que je voulais analyser et comprendre. Mon impératif était de traiter des sujets de fond afin de mettre le doigt sur ce qui me paraît essentiel, tout en ayant du recul. Je crois que c’est un des principaux intérêts de ce livre.

Ensuite, c’est la proximité et le temps que j’ai passés avec ces guadeloupéens qui ont donné un « visage » à  cette société. C’est de cette démarche humaniste et sincère dont il est question dans le journalisme de récit. L’immersion sur plusieurs mois m’a permis d’obtenir leur confiance, de découvrir la Guadeloupe de l’intérieur et de donner la parole à  des gens dont le discours est intéressant sans pour autant avoir de tribune.

Il fut passionnant de découvrir cet autre regard sur ce que veut dire  » être français « . Il n’y a pas qu’une seule façon de s’approprier cette identité. Et je trouve qu’il y a là , une fantastique thématique d’exploration, qui va bien au-delà  de la Guadeloupe d’ailleurs. La France est un pays avec une symbolique forte. C’est pour cela que nous nous devons d’être critiques et exigeants. »

Extraits : couleur de la peau, pouvoir et labyrinthe idéologique
Le livre commence par une description de paysage : langue de végétation sur sable doré, air chaud, brise marine et mer des Caraïbes. Mais très vite il est question des habitants de l’archipel et de la vie qui s’y déroule. Jojo dont le lolo à  St Rose devient le QG de l’auteur et toute une galerie de portraits qui défilent dans les pages : de Domota à  Hubert de Jaham. C’est avec eux que Willy Marze dresse ce portrait de la Guadeloupe. Tout n’y est pas, la question du chlordécone notamment n’est qu’effleurée mais il y a beaucoup de choses. Extraits.

– La PEAU : ( page 59)  » Cette réflexion de Jojo sur la  » malchance » des gens de couleur très noire est l’expression d’une dépréciation encore courante et pouvant se résumer ainsi : plus on est clair, mieux on est vu. (…) Aujourd’hui, départie le plus souvent de son idéologie raciste, cette représentation de la valeur d’un homme basée uniquement sur le phénotype perdure. (…) Malgré les valeurs égalitaires de la République, ce schéma est ancré dans les mentalités par cette faculté psychologique faisant que les victimes d’une organisation raciste ( NDLR : la société esclavagiste jusqu’en 1848), acceptent puis reproduisent le système dont elles ont soufferts. Ce qui n’est pas sans conséquence sur la cohésion sociale contemporaine. »

– LE POUVOIR

Entretien avec Elie Domota secretaire général de l’UGTG et porte-parole du LKP

( page 84)

– N’avez-vous jamais pensé à  un engagement politique ?

– Elie Domota :  » Non, j’ai toujours pensé que vouloir changer le système de l’intérieur ne marche jamais. Je crois qu’il est savamment organisé pour domestiquer tous ceux qui y mettent les pieds. L’UGTG (2) n’est pas une organisation politique. Mais on se donne le droit de prendre position sur tous les sujets qui nous semblent important pour le peuple guadeloupéen. On ne va pas aux élections, mais on fait de la politique. » (…)

– Vous êtes indépendantiste et porte parole d’une organisation qui ne l’est pas et qui demande plus d’Etat, de continuité territoriale et d’intégration. Vous ne trouvez pas ça paradoxal ?

– C’est logique, l’Etat dit qu’on est français. Comment se fait-il qu’on n’ait pas les mêmes lois et les mêmes accés … »

Entretien avec Alex Lollia (3) p 94

– C’est un échec ( NDRL : 2009 et le mouvement du LKP (4)), ils sont restés à  un niveau primaire alors qu’il aurait fallu proposer une forme de transition. Ne pas se contenter de répéter des slogans simplistes. Or le LKP ça a été ça aussi, du simplisme de bas étage, aucun débat avec la population mobilisée. Dès lors qu’on tient un double discours, la population se dit qu’elle a été trahie. (…)

Les syndicats dirigés par des indépendantistes doivent donner toute la mesure de leur radicalité pour arracher une revendication. Mais dès qu’elle est acquise on ne le suit plus sur le plan politique. (…) Le problème est que les nationalistes sont sur un schéma de libération des années 50. (…) Je ne comprend pas que des organisations aient pu construire des mouvements profonds et offensifs avec comme mot d’ordre :  » un seul peuple, un seul chemin, une seule organisation ». C’est une formule de type fasciste.

Entretien avec Rosan Monza (5) p 219

R.M:  » Stratégiquement, Lurel (6) va être le porte-parole de l’intégration, mais intérieurement il est plus indépendantistes que ceux de l’autre gauche. »

– « C’est complétement paradoxal »

R.M: « Pas tant que ça. Qui a le plus instrumentalisé la peur du largage par la France en 2003 ? »

– « C’est Lurel? »

R.M : « Pourquoi. A l’époque c’était la droite de Lucette Michaux-Chevry qui était à  la tête de la région. Elle avait créé un pouvoir identitaire local avec les indépendantistes. Il s’est dit que, puisque l’idée du largage marche à  tous les coups avec les électeurs, il allait mettre ça en avant. »

– « Tu veux dire qu’il parlera d’autonomie le jour o๠il sera s ûr que ça lui sera favorable ».

–  » Tu as tout compris. Il met en place une stratégie de carrière. Si tu veux entrer là -dedans et démêler tout ça bon courage. C’est un labyrinthe idéologique. »

Notes
(1) « Au coeur du Peyi Guadeloupe » de Willy Marze, aux éditions Globophile 18 euros ( prix hexagone) 242 pages.

(2) Union générale des travailleurs guadeloupéens. UGTG, le principal syndicat de l’archipel, dont Elie Domota est le secretaire général.

(3) Alex Lollia fondateur en Guadeloupe de la CTU, centrale des travailleurs unis.

(4) En 2009, un mouvement social mené par le LKP, regroupement d’une quarantaine de syndicats, partie et associations ( dont l’UGTG) a mené une grève de 44 jours très suivie en Guadeloupe. Ce mouvement portait des questions légitimes sur le co ût de la vie, les monopoles de l’import-export et les relations avec la France métropolitaine. Ce mouvement social porteur d’espoir n’a pas eu de traduction politique. Ce fut une flambée de colère non suivie d’effets, ce qui est caractéristique de la vie politique et sociale en Guadeloupe.

(5) Rosan Monza, musicien guadeloupéen engagé dans le gwoka évolutif, il est aussi docteur en géopolitique et employé au Conseil départemental à  la direction de la santé et de l’autonomie.

(6) Victorin Lurel, actuel président du conseil régional, s’est toujours opposé au changement de statut, aux idées d’autonomie ou d’indépendance vis à  vis de la France. Il a été ministre des Outre-Mer. Dans son entretien avec Willy Marze, R.M lui prête une stratégie, du billard à  cinq bandes