Charlie-Hebdo : morts d’être libres et impertinents

Passé le temps du désarroi, de l’immense tristesse et de l’émotion, viendra le temps le temps de l’analyse et la compréhension. Que s’est-il passé ? D’o๠vient cette barbarie ? L’émoi ne suffit pas, il faut chercher ailleurs.

 Le 7 janvier 2015 va rester dans nos mémoires comme une sorte de 11 septembre inimaginable. L’humour assassiné. Dans un climat d’islamophobie et de repli identitaire ambiant, quelle vague va soulever ce tragique mercredi matin à  Charlie-Hebdo ? Celle de l’intelligence, de la lucidité et de la compréhension ou celle de la haine et de l’affrontement ? A ce jour, il est difficile de le dire.

Le 11 septembre a donné aux USA le prétexte à  s’engager dans des guerres meurtrières, injustes pour les population civiles et sans lendemain. Il va falloir éviter ça. Tout comme il va falloir éviter l’angélisme vis-à -vis de certains pays arabes et certains religieux musulmans intégristes, habiles pompier-pyromanes.

La folie meurtrière de ces frères a poussé sur deux sortes de terreaux: certes celui de l’interventionnisme américain – sans la déstabilisation de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Lybie et de la Syrie – devenus foyers djhadistes, il est probable que le massacre du 7 janvier n’aurait pas eu lieu; mais aussi sur le terreau d’un obscurantisme religieux qui depuis plus de 20 ans désigne des ennemis et lance des fatwa à  travers le monde et dont les victimes sont, le plus souvent, des musulmans eux-mêmes. L’une des premières fut la fatwa de Khomeini contre Salman Rusdhie. Cette intolérance formalisée, cette forme d’appel au meurtre et à  la vengeance finit par faire son chemin dans les méandres d’ esprits fragiles.

De l’autre côté de la Méditerranée des voix s’expriment. Pour mettre en perspectives ces événements nous publions des extraits de deux éditoriaux: l’un paru dans un journal algérien, « le Quotidien d’Oran » et l’autre dans un journal tunisien « La Presse »

Deux regards de Tunis et d’Oran sur la tragédie de mercredi. Extraits.
M SAADOUNE dans le QUOTIDIEN D’ORAN:  » Le carnage commis contre la rédaction de Charlie Hebdo suscite la révulsion de tous. A juste titre. Condamner cette expédition meurtrière et refuser absolument l’idée qu’elle puisse « venger » en quelque manière que ce soit le prophète est la première chose à  affirmer et à  répéter aussi souvent que nécessaire. S’inquiéter de voir les mécaniques de la haine, en marche en Europe, s’amplifier après ce carnage est aussi un thème légitime (…)

Le 11 septembre 2001, à  la suite d’un acte terroriste commis à  New York, les Etats-Unis se sont engagés dans des guerres absurdes qui ont fabriqué, peu à  peu, des réactions monstrueuses. La guerre contre l’Irak a été d’une grande sauvagerie et elle n’obéissait à  aucune rationalité impériale. C’était une guerre inutile, une « vengeance » qu’on a décidé de prendre car l’Afghanistan n’était pas jugé suffisant. C’était, disent certains analystes, la première guerre de la mondialisation. Elle a fabriqué, sous de fausses preuves, une menace mondialisée, elle a fini, à  force de persévérance dans la violence, par la rendre réelle. (…)

En France, comme en Europe, il est difficile de ne pas observer depuis des années une fabrication médiatique et systématique de l’islamophobie qui n’a fait que prendre de l’ampleur au fil de l’aggravation de la crise économique et sociale. En France, l’Union syndicale Solidaires a annoncé, dans un communiqué de dénonciation du carnage, qu’elle « s’opposera aujourd’hui comme hier à  toute stigmatisation qui pourrait résulter d’une volonté politique d’assimiler des personnes au nom de leur culture ou de leur religion à  cet acte atroce ». Peut-on espérer que cette vision lucide l’emportera contre ceux qui se mettent, déjà , dans la posture des néoconservateurs américains après le 11 septembre ? La réponse à  cette question décisive n’est pas encore discernable. Mais l’inquiétude est de mise.

La pensée moderne ou iconoclaste

diabolisée par les intégristes musulmans

HELLA LAHBIB, dans LA PRESSE, quotidien tunisien :

« Bien que les protestations fusent ici et là , il faut se rendre à  l’évidence, le reconnaître cette tuerie est l’aboutissement d’une longue histoire d’intolérance, de marginalisation, de condamnation et d’assassinat, d’écrivains, d’intellectuels et de journalistes déclarés damnés à  cause de leurs écrits, et apostats bons pour la potence. » (…)

 » Depuis des années dans les pays musulmans, tous ceux qui ont fait preuve de pensées libres, jugées non conformes à  la lecture conventionnelle et verrouillée des textes sacrés, de critiques, ou encore de propositions interprétatives différentes, sans arriver jusqu’à  l’offense, le blasphème et les caricatures, ont été livrés à  la vindicte populaire, traduits en justice, contraints à  l’exil, certains assassinés et leurs ouvrages retirés »

L’éditorialiste puise des exemples au XXem siècle.

« Ali Abderrazek et son livre « L’Islam et les fondements du pouvoir ». C’était un jeune juge, brillant, lauréat de l’université d’Al Azhar. Il a eu le tort de présenter une idée avec force arguments historiques selon laquelle, le califat ne puise pas ses fondements dans l’Islam, et que le Prophètee Mohamed n’était pas un roi, et n’avait pas prescrit de modèle politique pour les musulmans. Ce livre serait le premier dans le monde arabe à  avoir fait l’objet d’un recours devant les tribunaux. Il a été retiré des librairies, son auteur déchu de son titre par un Conseil des grands oulémas d’Al Azhar et interdit d’exercer. Il est mort dans l’oubli ».

« Le penseur soudanais Mahmoud Mouhammad Taha, que certains appellent le Gandhi soudanais, a subi un sort tragique. Il a été pendu dans une prison de Khartoum le 18 janvier 1985, sous la pression des musulmans radicaux pour délit d’opinion. Son crime : avoir cherché une nouvelle charia qui correspondrait davantage à  la Déclaration universelle des droits de l’homme, en essayant d’approfondir les concepts de non-violence, de respect de la femme, et en dissociant au niveau de l’interprétation du Coran entre les sourates de la période mecquoise et celles de la période médinoise. »

« Faraj Fouda, le penseur égyptien dont le tort est d’avoir proclamé à  travers ses écrits et déclarations, notamment son livre « La vérité absente», son attachement à  la laïcité. Il a été assassiné en juin 1992 par des membres du groupe radical Al Jamaa Al Islamya. Son assassin a reconnu n’avoir jamais lu le moindre de ses écrits. La liste des écrivains, penseurs arabes qui ont été victimes de leur liberté d’opinion est encore bien longue.

L’éditorialiste de La Presse cite encore Nagjib Mahfouh poignardé en octobre 1994 par un intégriste égyptien qui a déclaré lorqu’il est passé en justice que l’écrivain  » apostat méritait la mort pour son livre « Awlad Haretna ».

Hella Lahbib temine ainsi son éditorial : « Ceux qui ont poussé les frères Kouachi à  tuer les dessinateurs français, légitimant leur barbarie par la religion, ont eu pour inspirateurs et pionniers tous ceux qui ont diabolisé les penseurs modernistes ou iconoclastes et les adeptes de la liberté de penser depuis des décennies. Le fondateur de la république islamique d’Iran, Khomeini, qui a ordonné en février 1989 au meurtre de Salman Rushdie, figure dans la longue liste de ces donneurs d’ordres de la mort. Puis tout au long de la décennie noire des années 1990, ce sont les intellectuels et les journalistes algériens qui sont éliminés en premier. Avant-hier, ce sont des Français qui ont payé de leurs vies. Et peut-être hier, deux de nos compatriotes. La série noire continue. Il est avéré qu’au travers de cette guerre cruelle et inutile contre la liberté, ces forcenés ont fait des journalistes une cible de choix.