Dans le « Django » de Tarentino, le justicier noir tire plus vite que les coupables blancs

Dans « Inglorious Basterds » Quentin Tarentino mettait en scéne des soldats juifs, scalpeurs et sans pitié, qui éliminent des dirigeants nazis pendant la deuxième guerre mondiale. Avec Django, dans l’Amérique esclavagiste du 19eme siècle un esclave libéré ( Jamie Foxx), aidé par un improbable aristocrate allemand (Christoph Walz), sème la liberté et le trouble dans les plantations du Mississipi et fait la polémique Faut-il aimer le dernier film de Quentin Tarentino,  » Django unchained » ? Ben oui. On parle rarement de cinéma sur ce site, mais le dernier film de Tarentino, mérite le détour. Pour le film lui-même bien s ûr, mais aussi pour la polémique qu’il a suscité aux Etats-unis.

Commençons par la polémique.

– Louis Farrakhan le leader noir américain du mouvement nation of Islam a déclaré à  son propos : « Si un homme noir sort de la séance avec l’état d’esprit de Django et si des spectateurs blancs sortent en ayant vu le massacre des blancs et s’ils sont armés jusqu’aux dents, c’est le début d’une guerre raciale. ( If a black man came out of that movie thinking like Django and white people came out of that movie seeing the slaughter of white people and they are armed to the teeth, is ‘s preparation for a race war « )

– Spike Lee n’aime pas ce film et n’ira pas le voir par respect pour ses ancêtres.

– Un site internet américain Spill.com a reproché au film l’utilisation abusive du mot « nigger ».

– Jamie Foxx, héro du film et vedette Afro-américaine a déclaré :  » Spike Lee n’aime pas Whoopi Goldberg, il n’aime pas Tyler Perry, il n’aime pas grand monde. Je pense qu’il est simplement dépassé. Je le respecte, c’est un fantastique metteur en scéne, mais il est à  côté de la plaque. De toute façon, ce film est fait pour mettre le spectateur en colère. »

– Sur le site de Quentin Tarentino une réponse est proposée aux propos de Farrakhan :

 » Quand votre seul outil est un marteau, chaque chose ressemble à  un clou … quand votre seul rapport au monde est la race, chaque être est un raciste. » ( When your only tool is a hammer everythings looks like a nail. When your only relevancy his race, everybody is a racist.)

La salle était pleine lundi dernier à  Pointe-à -Pitre en Guadeloupe pour voir ce film auquel assistait, dans la salle, une bonne proportion de Noirs et de Blancs mélangés, quelques uns en couple. Etaient-ils armés, sans doute pas, mais pour rassurer Louis Farrakhan, disons vite qu’il n’y a pas eu d’échange de coups de feu à  la sortie. Les petits groupes ont partagé quelques commentaires sur ce film hybride, à  la fois assourdissant et jubilatoire, puis le public s’est éparpillé, en paix.

Tarrentino met en scéne une revanche des vaincus

Venons au film. La première image montre un groupe d’esclaves noirs enchaînés, conduit par des trafiquants vers une destination inconnue. C’est la nuit, la brume, le sud des Etats-Unis avant la guerre de Sécession, une scéne de l’Amérique esclavagiste. Survient une sorte de roulotte conduite par le docteur Schultz, un pseudo dentiste d’origine allemande, en réalité chasseur de primes. L’échange est rapide, Schultz veut acheter l’un des esclaves, les trafiquants ont tort de refuser car le dentiste a la gachette facile, en deux coups de revolver les trafiquants sont éliminés de la partie. Django intéresse le chasseur de prime car celui-ci peut l’aider à  reconnaître trois bandits qu’il pourchasse. Un pacte et une complicité s’instaurent entre les deux hommes à  l’issue desquels Django, l’esclave en haillons, se transforme en guerrier qui prend une revanche.

Dans « Inglourious Basterds » Tarentino donne le pouvoir à  un commando de huit juifs d’éliminer des chefs nazis; dans « Django » il mets deux revolvers entre les mains d’un ancien esclave pour qu’il retrouve sa femme et règle ses comptes avec la plantation. La revanche des vaincus, mis en scéne, revue et corrigée par Quentin Tarrentino, ne peut évidemment pas être aussi simple. Mais c’est là , la trame.

Le film est porté par des personnages puissants, Django bien s ûr, le justicier transcendé, mais aussi cet improbable aristocrate allemand, dentiste et chasseur de prime, as du revolver et de la maîtrise de soi ; Calvin Candy ( Di Caprio) en planteur sadique; Broomhilda, la jeune esclave du même nom que l’héroïne de la légende allemande Brunnhilde, sauvée de l’enfer par Sigfried; et Stephen, dans la deuxième partie du film, l’esclave collabo à  la fois soumis et retors.

Tarentino fort au jeu des assemblages et des références inversés, joue des codes du western, pille la légende allemande en faisant de Django un nouveau Sigfried, accumule les décalages, noie dans l’hémoglobine l’élégance monstrueuse des belles maisons du sud , il rétablit le désordre. Et n’en déplaise à  Farrakhan, un blanc et un noir sont les acteurs de ce désordre nécessaire pour que Brunnhilde finisse par retrouver Siegfried.

Il n’y a pas de leçon de morale dans les films de Tarentino, pas de manichéeisme non plus. Stephen, l’esclave collabo n’est pas un  » oncle Tom », un gentil noir qui subit seulement, c’est un vrai méchant qui terrorise la douce Broomhilda. Avant la fin du film il aura, ce que tous les spectateurs attendent, un dernier rendez-vous avec Django. C’est toujours comme ça dans les westerns!

Comme Siegfried, Django veut simplement retrouver sa compagne et vivre avec elle, mais tout s’y oppose, alors …
Rappelons pour finir que tout cela n’est que du cinéma, du bon. Alors fallait-il moins utiliser le mot  » nigger », alléger les scénes violentes, en oubliant que la réalité est souvent pire que les trucages et les effets spéciaux de Tarrentino. Combien d’innocents tués en Irak, en Syrie etc. Peu d’innocents meurent dans la fiction de Tarrentino, mais beaucoup de coupables.

Dans le monde réel, les victimes sont très rarement en situation de demander des comptes à  leurs bourreaux, n’est-ce pas là  la source du malaise suscité par ce film : sur la pellicule, cette chance est donnée à  une victime, qui ne demande qu’une chose : comme Siegfried, retrouver sa compagne et vivre avec elle. Mais quand les « méchants » lui mettent des bâton dans les roues, il se fâche. Basique!

Le metteur en scéne a laissé entendre qu’un troisième film pourrait compléter  » Inglorious … » et Django, cette suite décalée sur la chance donné aux vaincus de régler des comptes qui ne l’ont pas été. Après la Shoa et l’esclavage à  laquelle des monstruosités de l’histoire humaine va s’attaquer l’excessif Quentin ? Les heures sombres de la conquête du  » Nouveau Monde », Amérique du Nord, Amérique du sud, Caraïbe, pourraient faire l’affaire.

Auteur : perspektives

Didier Levreau, créateur en 2010 du site Perspektives, 10 ans d'existence à ce jour