Entre tragédie grecque et postcolonialisme Cyril Serva avait commencé à  penser le réel guadeloupéen

La revue Etudes Guadeloupéennes organise au mois de décembre 2011 un colloque Cyril Serva. Durant deux jours, l’oeuvre et la pensée du philosophe guadeloupéen sera analysée et étudiée. Plus que jamais la société guadeloupéenne a besoin d’être pensée si elle ne veut plus être ballotée au grè de décisions politiques et administratives qui lui échappent et de flambées sociales régulières et sans réels lendemains.  » Penser le réel guadeloupéen ne relève pas seulement d’une exigence intellectuelle contre les jugements tout faits, les stéréotypes et les doctrines prêts-à -porter. Il s’agit avant tout d’une exigence éthique » écrit le comité de pilotage du colloque dans son argumentaire, en interpellant clairement les intellectuels.

Au regard de ce qui se passe depuis plusieurs semaines, non pas en Guadeloupe, mais dans un autre département français d’outre-mer, Mayotte, on peut poser la question: qui avait vraiment pensé la société Maori autrement qu’en terme administratif et peut-être économique, politique voire stratégique avant de faire de cette île de l’océan indien, le 101 em département français. Mais quid de l’humain, de l’histoire, des cultures, des traditions, des modes de vie, bref de ce qui fait la chair de ce lointain territoire.

A la recherche d’un espace public

En évoquant ce colloque organisé par la revue Etudes Guadeloupéennes, l’objet n’est pas de revenir sur le parcours militant du professeur de philosophie sur lequel, avec le recul du temps, on pourrait porter un regard critique, notamment sur son engagement dans un marxisme pur et dur inspiré du maoîsme .

Dans les années qui précédérent sa disparition en 2001, il fut plus philosophe que militant et proposa une analyse de la société guadeloupéenne qui est toujours d’actualité dix ans plus tard. Cette société selon Cyril Serva vit  » une contradiction fondamentale entre la constitution sociale du pays et l’externalité de l’Etat. » Il observait l’absence d’un  » espace public guadeloupéen » et proposait sa création pour rompre avec ce qu’il appelait un état de  » sauvagerie interstitielle » fondé en Guadeloupe sur l’anomie, (effacement des valeurs et des régles qui assurent la régulation sociale ); l’état de minorité et le fameux « débouya pa péché », cette tendance à  la débrouillardise, au système D qui lorsqu’il devient la règle au lieu de l’exception nuit au fonctionnement d’une société.

On peut résumer ainsi l’analyse : un pays fonctionne mal lorsque l’administration qui le régit, la loi qui l’organise, les régles qui l’encadrent ne sont pas directement issues de la population qui l’habite. Ce qui se passe à  Mayotte depuis le mois de septembre, si rapidement après une départementalisation accélérée, est l’exemple grandeur nature de l’analyse.

L’ espace de la vie sociale, organisé et actif mais  » autosuffisant » et autonome de l’Etat qui existe dans tout les pays, existe aussi en Guadeloupe mais il est sous représenté, ce serait le constat. De fait, il est vrai que ceux même qui contestent cet « Etat » en sont bien souvent dépendants. D’o๠paradoxe.

Le sens du pays

Démocratie et société civile sont liées. Pas de démocratie sans société civile indépendante de l’Etat ni lorsque l’Etat tend à  instrumentaliser ceux qui peuvent apparaître comme les représentants de la société civile. Inversement lorsque des lobbies puissants sont les interlocuteurs privilégiés de l’Etat, la transparence nécessaire à  la démocratie est faussée.

L’un des effets de la mondialisation a été l’émergence de la société civile et des espaces publics face à  des Etats autoritaires et tout puissants, on l’a vu en Tunisie et en Egypte. De la même manière on peut dire que le mouvements des Indignés, n’est rien d’autre qu’une expression de cet espace public qui réclame des changements et de la transparence dans la gestion des affaires. Gouverner sans la société civile pose la question de la légitimité des pouvoirs.

L’idée sousjacente à  cette expression est que les peuples ne sont pas au service des gouvernements, ni de la politique, ni des hommes ou des femmes qui font de la politique, mais l’inverse : les gouvernements, les politiques, les élus sont au service de la population. Ce qui semble un détail, une évidence devrait être rappelé régulièrement à  certains élus qui gèrent leurs mandats en  » propriétaires ».

Pour en revenir à  la Guadeloupe, c’est la question de l’intérêt général qui est posée par Cyril Serva et de la confiance en la classe politique. Le philosophe n’est pas conciliant avec elle : » Elle gère l’intendance sans hauteur de vue, ni sens du pays. » La situation a-t-elle évolué ces quinze dernières années: l’intérêt général, une vision pour l’avenir l’emportent-ils sur les  » petites affaires entre amis » ? La question reste ouverte sur ce site qui est fait pour débattre.

Sans doute conscient de la réalité et du fait qu’une majorité de la population en Guadeloupe n’était et n’est toujours pas favorable à  plus d’indépendance, ni même d’autonomie par rapport à   » l’externalité de l’Etat » Cyril Serva avait imaginé un partage du pouvoir entre deux Etats français et guadeloupéens. La Guadeloupe est une « Isménie » affirme-t-il dans l’un de ses textes. Référence à  Ismène, soeur d’Antigone dans la tragédie de Sophocle. Quand Antigone, symbole de la liberté et de l’individualisme brave jusqu’à  la mort l’autorité du roi Créon; Ismène, sa soeur, se soumet à  cette autorité.

Cyril Serva a élevé le débat théorique et l’a posé. Son analyse est toujours bonne. Lire ses propositions sans forcément les prendre pour argent comptant, en gardant une distance critique, n’est pas inutile aujourd’hui quand, la tragédie grecque, pas celle de Sophocle, la problématique guadeloupéenne et la mondialisation accélérée nous tiennent toujours en haleine.

– Les 3 et 4 décembre 2011, colloque Cyril Serva organisé par la revue Etudes Guadeloupéennes.