En finir avec les distinctions de couleurs de peau nées de l’économie de plantation

La revue trimestrielle XXI publie dans son numéro du mois de juillet une enquête sur les békés de Martinique. Une de plus. C’est toujours avec malaise qu’on lit la description des survivances de ce monde clos qui, avec réticence s’entrouvre parfois. Dans le même numéro, la revue évoque le dernier recensement réalisé aux Etats-Unis. Selon ces chiffres et le mixage de la société américaine, d’ici 2050, les Blancs non hispaniques seront minoritaires. Mise en parallèle.

 De son voyage sur la planéte béké la revue XXI revient avec cette information: jusqu’aux années 1960 la Guadeloupe a été terre d’accueil pour des couples mixtes noirs/békés qui voulaient échapper à  la fois à  leurs familles en Martinique et à  la logique malsaine de la hiérachisation des couleurs de peau.

La Guadeloupe terre d’accueil des békés en rupture de ban voilà  un fait de plus qui démontre que les deux îles soeurs ont des histoires et des manières d’appréhender la vie bien différentes.

Découvrir la réalité de l’esclavage en 1993

Des békés s’exprimant dans XXI font des déclarations assez surprenantes. Roger de Jaham, 61 ans, dit avoir réalisé ce qu’était réellement l’esclavage en 1993 seulement :  » un ami noir m’a fait toucher du doigt l’horreur de l’arbitraire »; un autre Jean-Luc de Laguarigue, 54 ans, dit avoir compris ce qu’il avait pressenti, en 1991 lors de l’exposition à  Nantes « Les anneaux de la mémoire ».

Quels silences ! Quels dénis devaient exister dans ces familles jusqu’à  ces dates proches pour que des hommes d’âge adulte, théoriquement instruits, puissent à  ce point ignorer l’Histoire. Un autre déclare qu’il n’avait jamais entendu parler de la Seconde Guerre mondiale avant un séjour à  Paris à  l’âge de 12 ans et qu’il ne savait pas ce qu’était un Juif avant ce voyage.

Il y a du pathétique dans la description que font de leurs familles en 2010 des békés atypiques qui acceptent de parler – les autres ne témoignent pas:  » Je viens d’une famille avec de la droiture et de l’honnêteté, mais quand on voit le groupe fonctionner, on comprend que leur histoire est teintée par tout ça, » dit une cousine éloignée qui porte le nom de Hayot. L’emploi du mot « teinté » ne s’invente pas et « tout ça », c’est le racisme. Elle ajoute:  » Mes parents et mes grands-parents ont vécu là -dedans. On ne reçoit pas de Noirs parce qu’on ne veut pas de mariages. »

La posture béké a cela de néfaste qu’elle a marqué profondément la Martinique et la marque aujourd’hui encore par l’obsession de la couleur et des déclinaisons allant du noir au blanc. Le Blanc étant dans ce schéma le modèle idéalisé arbitraire et construit du rang social et de la fortune. Le Noir dans ce même schéma étant l’antimodèle. Dans une moindre mesure la Guadeloupe porte aussi ces stigmates. Le long dénis des blancs créoles est l’une des explications des blocages et des tensions qui traversent aujourd’hui encore les sociétés martiniquaise et guadeloupéenne au sein desquelles quelques unes de ces familles détiennent toujours une partie du pouvoir économique et de l’emploi. Une question: pourra-t-on en finir un jour avec la hiérarchie malsaine des couleurs de peau née de la plantation et de l’esclavage ?

On peut répondre de façon décalée à  cette question en lisant un autre article de la revue XXI sur le dernier recensement aux Etats-Unis.

Révolution démographique aux USA

La nouvelle ne fera pas plaisir aux défenseurs de la « pureté de la race ». Le dernier recensement réalisé aux Etats-Unis montre qu’en 2050, les Blancs non hispaniques seront minoritaires parmi les 308 millions de Nord-Américains. C’est le cas déjà  dans au moins quatre Etats: Hawaï, Californie, Nouveau Mexique et Texas. Les USA sont en train de vivre une révolution démographique qui se dessine depuis quelques années. Depuis 2000 la croissance démographique du pays est portée à  62 % par les Hispaniques.

 » Les enfants de demain et leurs enfants auront tous des origines multiraciales, ce qui devrait nous conduire à  une société postraciale » a déclaré au quotidien USA Today, le démographe William Frey. A la différence des recensements faits en France les Américains sont interrogés sur leur origine ethnique. Ils ont à  choisir en Noir, Blanc, Amérindien, Asiatique, Hawaïen …

Faut-il se réjouir de la mise en minorité des Wasp – les white-anglo-saxon-protestant – terme qui désigne de manière générale aux Etats-Unis les blancs d’origine européenne ? La question n’est pas là . Il semble seulement que cette société est sur le chemin de faire de la couleur de la peau une question secondaire pour ne pas dire une « non question ».

Dire que c’est entièrement acquis serait exagéré. Des extrémistes ont encore du mal à  digérer, dans ce pays, le fait d’avoir un président noir et il reste beaucoup de chemin à  faire. Mais une tendance pour ne pas dire un espoir se dessine. La revue XXI cite un responsable du bureau de recensement étasuniens qui déclare :  » Les Américains aux origines multiraciale sont l’un des groupes dont la croissance démographique est la plus forte, car il y a de plus en plus d’enfants nés de couples mixtes. »

Il ne faut pas avoir la naïveté de croire que le métissage viendra à  bout de tous les maux de la planète Terre, mais s’il contribue au moins à  réduire l’un de ses fléaux le racisme, et l’une de ses idées abjectes, la pureté de la race, alors nous avons tous quelque chose à  y gagner.

Revue XXI, N° 11, juillet, ao ût,septembre 2010

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