Guerre ou rencontre des mémoires un ouvrage pour « penser ailleurs »

Défendre d’une même voix identité et tolérance de l’autre, braconner aux frontières d’idéologies, de dogmes et de pensées par trop réductrices, pour continuer à  interroger le monde dans lequel nous vivons, l’ouvrage de Nicole Lapierre, sociologue au CNRS, intitulé Pensons ailleurs peut nous y aider. Son prochain ouvrage portera sur l’histoire croisée des Juifs et des Noirs. Dans l’entretien qu’elle a accordé au site La vie des idées et dont nous publions des extraits, elle aborde la question de la mémoire. Allez à  la rencontre de la mémoire de l’autre, de l’expérience de l’autre n’est ce pas un bon chemin pour changer de point de vue et mieux comprendre le monde. Nicole Lapierre cite la relation entre le pasteur Martin Luther King et le rabbin Abraham Heschel, sur fond d’humanisme religieux et dans le contexte de la lutte pour les droits civiques; les liens entre Joe Slovo, d’origine lithuanienne, et Nelson Mandela, dans le contexte de l’Internationale communiste et de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud.
Elle cite aussi André et Simone Schwarz-Bart. « Pour André, dit-elle, la découverte des Antilles et de l’univers de Simone a été quelque chose d’absolument passionnant. » Ces rencontres, ces chocs de mémoires créent des mémoires multiples, fructueuses, comme les identités multiples dont la Caraïbe a l’expérience.

 » Les crispations mémorielles, considère Nicole Lapierre, « constituent ce que Nietzsche appelait la  » mémoire antiquaire  » : qui, loin de nous ressourcer, nous bloque. »
A l’opposé de cette mémoire antiquaire, Nicole Lapierre en appelle à  la perspective transmémorielle, ni repli, ni appropriation, mais détour par la mémoire de l’autre, pour la découvrir, la comprendre, entendre des résonances entre les expériences, les histoires, les passés différents. Il s’agit de se déplacer d’une mémoire à  l’autre et, en se déplaçant, de se transformer.

Nous pourrions ajouter que ce déplacement ne peut pas être à  sens unique. L’Histoire des vainqueurs n’écrit pas l’Histoire, pas plus que la mémoire des vainqueurs ne rend compte du passé. Ici dans la Caraïbe et en Guadeloupe en particulier il ne manque pas de mémoires à  s’opposer ou à  se rencontrer: celle des Noirs, des Indiens, des Blancs pays, des Syriens, des Blancs et celle de tous les nouveaux venus, qui portent en eux des mémoires, des expériences, des histoires, des passés différents, mais qui sont là .

Extraits de l’entretien entre Nicole Lapierre et la Vie des Idées



La Vie des Idées: Il y a eu ce débat sur l’identité nationale, de nombreux chercheurs l’ont dénoncé. Mais, dans les sciences humaines, il y a aussi une volonté de fixer des identités aux disciplines : on fait de l’histoire, de la sociologie, de l’anthropologie, etc. Que pensez-vous de ces définitions et comment tentez-vous de les subvertir ?

Nicole Lapierre : Tout d’abord, les disciplines évoluent et leurs frontières se déplacent. Ensuite, c’est souvent dans les zones frontalières que des choses nouvelles émergent. Ainsi, par exemple, l’histoire des Annales s’est sociologisée, l’histoire de l’Antiquité s’est anthropologisée. Et je n’ai jamais bien compris la différence entre une anthropologie du contemporain, qui ne porte plus sur les terrains exotiques mais sur nos sociétés, et une sociologie qualitative ou compréhensive. Tout cela bouge, il y a des changements, des chevauchements. En revanche, les institutions ont besoin de cadres bien définis, bien carrés. Or les disciplines ont besoin des institutions pour être reconnues et pour perdurer (avec des enseignements, des postes, des crédits, etc.). Wolf Lepenies l’a bien montré dans Les Trois Cultures [1] : pour s’affirmer contre la littérature et contre la philosophie, la sociologie a d û s’institutionnaliser, donc délimiter son terrain, ériger des barrières disciplinaires.
Pour ma part, c’est vrai que j’aime bien braconner aux frontières des disciplines. Pas gratuitement, juste par plaisir, mais parce que, lorsque je m’intéresse à  une question sociologique, quelle qu’elle soit, il me faut l’historiciser et l’anthropologiser. Ainsi, les questions de transmission intergénérationnelle et de changement de nom, sur lesquelles j’ai travaillé, ne se situent pas hors du temps ; elles sont tributaires de contextes historiques et politiques précis. Elles renvoient aussi à  des imaginaires sociaux, des constructions symboliques, des archétypes, etc. Très vite, je ressens donc la nécessité de me promener, de me déplacer entre les disciplines. Sinon, j’ai l’impression que je ne comprends pas vraiment ou que je rétrécis ma vision. (…)

La Vie des Idées : Vous travaillez à  un livre sur l’histoire croisée des Juifs et des Noirs, en évoquant la trajectoire d’un certain nombre de couples: Abraham Heschel et Martin Luther King, Joe Slovo et Nelson Mandela, André et Simone Schwartz-Bart. Comment chaque culture se réinvente-t-elle au contact de lautre ?

Nicole Lapierre : Je ne parlerais pas de culture. La  » culture juive « , la  » culture noire « , prises comme des blocs, me semblent un peu problématiques. Je pars justement d’individus, de rencontres et d’expériences situés ; cela permet d’échapper aux généralités sur  » les relations entre Juifs et Noirs  » une formule commode mais abusive, car il s’agit toujours de relations entre des Juifs et des Noirs, dans des moments précis. Ces individus, ces expériences, je les saisis dans des contextes sociopolitiques, dans des configurations idéologiques qui les éclairent sans les réduire. Si on prend l’exemple de W.E.B. Du Bois et Joel Spingarn, aux Etats-Unis, dans la première moitié du XXe siècle, on constate des convergences entre les intérêts de leurs groupes d’appartenance pour Du Bois, ceux de l’élite noire éduquée et minoritaire de Nouvelle-Angleterre confrontée au racisme ; pour Spingarn, ceux des milieux juifs aisés et assimilés d’origine allemande confrontés à  un fort antisémitisme. Ils partagent ces intérêts, mais aussi un certain progressisme élitiste. Ces convergences d’intérêts, d’expériences et de projets font que leur engagement est durable, solide, renforcé en outre par des passions communes, leur amour pour Goethe et le romantisme allemand notamment.

Je pourrais prendre d’autres exemples. Le plus connu est la relation entre le pasteur Martin Luther King et le rabbin Abraham Heschel, sur fond d’humanisme religieux et dans le contexte de la lutte pour les droits civiques. Il y a aussi les liens entre certains Juifs, tel Joe Slovo, d’origine lithuanienne, et Nelson Mandela, dans le contexte de l’Internationale communiste et de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. Cette alliance et cette longue lutte commune ont joué un rôle dans la façon dont l’ANC a négocié avec De Klerk. Ceci me semble très intéressant : ce n’est pas simplement un partage d’expérience, c’est aussi un détour par l’expérience de l’autre qui vous modifie en retour. Le passage de l’expérience juive à  l’expérience noire (ou l’inverse) permet de créer, non pas de l’universalisme abstrait, mais de l’universalisable concret, de changer de point de vue.

C’est vrai pour les alliances militantes, c’est vrai aussi pour les couples unis par l’amour ou l’amitié. Un autre exemple : celui d’André et Simone Schwarz-Bart. Pour André, la découverte des Antilles et de l’univers de Simone a été quelque chose d’absolument passionnant, une ouverture qui a irrigué toute son oeuvre. Et inversement, même si c’est moins connu dans le cas de Simone. Un plat de porc aux bananes vertes (Seuil, 1996), livre qu’ils ont cosigné, m’a beaucoup intéressée. C’est un de ceux qui est le moins aimé et qui est resté le plus marginal dans leurs oeuvres respectives (ou communes). Mais, pour moi, il est absolument passionnant, parce qu’il constitue une expérience d’écriture transmémorielle. L’univers concentrationnaire se retrouve transposé dans un hospice parisien o๠la vieille Antillaise Mariotte écrit son journal. André Schwarz-Bart a expliqué que ce livre n’avait pas été bien compris, alors que, pour lui, il  » retournait l’expérience juive comme un gant « .
Ce sont ces choses-là  qui m’intéressent. Elles m’intéressent parce qu’il m’importe aujourd’hui, on le disait au début, on n’écrit pas dans un éther en dehors de tout contexte, de repousser l’idée d’une  » concurrence des victimes « . Je récuse cette expression parce qu’elle laisse entendre qu’il y aurait deux blocs, les Juifs et les Noirs, deux groupes de victimes homogènes dans un face-à -face solitaire, alors que les tensions qui surgissent effectivement s’inscrivent dans des jeux de force impliquant tout le monde environnant. J’ai envie de prendre le contre-pied de tout cela, en mettant en évidence au contraire des convergences, des alliances, des partages d’expérience.

La Vie des Idées : Croyez-vous que ce compagnonnage entre des Juifs et des Noirs plaide pour l’émergence d’une mémoire ouverte, métisse, transfuge ?

Nicole Lapierre : En tout cas, j’aimerais bien, modestement, y oeuvrer. Je pense que c’est tout à  fait souhaitable. Les crispations mémorielles constituent ce que Nietzsche appelait la  » mémoire antiquaire  » : c’est quelque chose qui, loin de nous ressourcer, nous bloque. Il ne s’agit pas du tout d’une mémoire qui irrigue le présent, de cette mémoire  » pleine d’à  présent  » dont parlait Walter Benjamin, qui porte des espoirs, des espérances en souffrance. Non, c’est quelque chose de complètement grippé, qui verrouille les identités, qui crée des tensions entre les groupes, et cela me paraît extrêmement dangereux. C’est évidemment lié à  tout un contexte : des sociétés obsédées par le passé, incapables de se projeter vraiment dans un projet, dans une espérance, dans une vision de l’avenir.
La perspective transmémorielle est différente. Il ne s’agit ni d’un repli, ni d’une appropriation, mais d’un détour par la mémoire de l’autre, pour la découvrir, la comprendre, entendre les résonances entre des expériences, des histoires, des passés différents. Il s’agit de se déplacer d’une mémoire à  l’autre et, en se déplaçant, de se transformer. On voit très bien comment cela est possible dans les relations interpersonnelles. Mais l’on peut retrouver des démarches transmémorielles à  travers des formes d’engagement, des parcours intellectuels, des oeuvres littéraires. C’est cela que je recherche, parce que je pense que nous en avons besoin, profondément besoin.

Propos recueillis par Ivan Jablonka.
Retranscription : Franck Bernard.

Pensons ailleurs édité chez Gallimard folio (2007)

Ivan Jablonka, « Eloge de la bâtardise. Entretien avec Nicole Lapierre », La Vie des idées, 28 mai 2010. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Eloge-de-la-batardise.html

la page web de Nicole Lapierre sur le site du Centre Edgar Morin

le blog de Nicole Lapierre sur Mediapart.