Vélo / Saint John Perse Un double héritage

Vélo et Saint-John Perse, Guadeloupéens du XXem siècle sont passés à  la postérité en laissant une légende. Le poète blanc, aristocrate soucieux de sa carrière et le tambouyé noir, saltimbanque génial vivant au jour le jour, sont statufiés dans leur ville. Pourquoi ? Les mots du poéte ont-ils une chance de se méler aux roulements de tambour du musicien ?
Dans ce premier dossier de Perspektives, notre intention est d’évoquer le joueur de tambour et le prix Nobel de littérature puis d’attendre et d’entendre: Evoquer ces deux hommes, différents et proches – ils sont nés à  Pointe à  Pitre et leurs statues voisinent dans la zone piétonne – est un prétexte pour parler de la Guadeloupe. Les deux hommes figurent dans l’histoire et la mémoire collective de l’île. Ils ont leurs admirateurs, leurs détracteurs tenaces, ni à  l’un ni à  l’autre toutefois on ne peut oter l’attachement spirituel et charnel qui les lie à  la Guadeloupe.

Vélo, Marcel Lollia porte en lui une part de l’à me de ce pays; Saint-John Perse, Alexis Leger a fait de la Guadeloupe une part de son oeuvre. L’éloignement, l’exil volontaire, la distance voulue sont des postures, des mises en scènes du poète et de la légende qu’il s’est construite. Vélo qui n’a rien voulu, ne s’est rien construit est lui aussi, surtout peut-être, devenu légende. Est-il possible de discuter de ce double héritage de cette improbable rencontre entre Marcel Lollia et Alexis Leger. Qui étaient ces hommes ? Qui sommes-nous? Perspektives veut rendre possible ce dialogue, l’inventer sans s’arrêter au statut de l’un et de l’autre, à  sa culture, à  sa couleur.

Vélo et Saint-John Perse sont représentés dans la zone piétonne à  Pointe- à – Pitre . Le poète a un musée dans une maison coloniale qu’il n’a jamais habité. Sa vraie maison plus modeste est en ruine à  quelque distance de là . Velo n’a pas de musée. Ce n’est pas nécessaire puisque la rue est à  lui. Les musées organisent, expliquent. Le tambour n’a pas d’horaire, improvise. Au centre de Pointe-à -Pitre, quelques pas seulement séparent les deux hommes. De là  o๠se trouve Vélo, dos à  la mer face au marché, on voit les grilles du musée, le masque de Saint- John Perse s’y trouve en retrait dans le jardin de l’ancienne maison coloniale, presque caché.

Tous les samedis dans la zone piétonne, le bronze de Marcel Lollia est réchauffé par le soleil et la foule. Les gens viennent écouter les tambours d’Akiyoka, c’est l’un des rendez-vous informel, rebelle, festif , bien réel d’une Guadeloupe à  l’écart des plages et des cocotiers. Une autre histoire est racontée là : celle de la vie et du cri qui l’accompagne.

Des groupes de touristes se mélangent parfois . Quelques uns passent sans s’arrêter, comme s’il n’y avait rien à  voir. D’autres descendus du bateau le matin ou de l’avion la veille, s’arrêtent retenus par le tambour. Ils ne savent pas quoi, mais il se passe quelque chose dans cette zone piétonne; sur les visages ils mesurent que la Guadeloupe n’est pas qu’une destination de vacances. Vélo figé dans l’immobilité du bronze regarde la rue bruyante et brouillonne. Les marchands proposent des pâtisseries, des tee-shirt, des jus locaux. A deux pas de là  les commerçants syriens vendent draps et chemises à  prix qu’ils disent imbattables. C’est ainsi jusqu’en début d’après-midi puis le quartier retrouve la tranquillité morne et triste de Pointe à  Pitre lorsque les tambours s’arrêtent et les magasins ferment.

Vélo n’a pas besoin de musée, puisque la rue est à  lui

Derrière les grilles du musée qui porte son nom, le masque de Saint-John Perse est à  l’écart des tambours et du bruit. La statue de Vélo peut servir d’appui a un buveur de bière, un scooter ou une mobylette, cela n’arrivera pas à  celle de Saint-John Perse. Pour s’approcher du masque, il faut franchir une grille et pénétrer dans l’ombre à  peine fraîche du jardin. Le poète statufié garde une distance avec la rue. Cet homme qui avait une haute opinion de lui-même, n’aurait-il pas aimé les autres? Pas de conclusion hative. Distance, mystère, masques ont accompagné le personnage tout au long de sa vie. André Breton, préfacier en 1947 du Cahier d’un retour au pays natal de Césaire a dit de lui :

 » J’honore en Saint-John Perse, l’homme de mon temps, le plus assid ûment en quête de tous les hommes. »

Ni pétainiste, ni gaulliste. Déchu de la nationalité française par le gouvernement de Vichy, il dédaigna les propositions du Général de Gaulle pendant et après la guerre. Saint-John Perse, le blanc créole, auteur de sa légende, fut un personnage complexe. Ne fut-il pas un mélange de neg marron et d’aristocrate dans la vieille Europe. L’extrème-droite et le journal  » Je suis partout » lui reprochèrent ses origines.

Vélo/ Saint-John Perse. Que faire de ce double héritage ? Quelle place occupent-il encore dans la mémoire de l’île ? En approfondissant la connaissance que nous avons d’eux et de leurs cheminements que pouvons-nous redécouvrir sur ce pays et sur nous-même ?

Vélo et Saint-John Perse avaient un point commun, ils n’aimaient pas les contraintes, exceptées celles qu’ils s’imposaient à  eux-mêmes. Nous les suivons sur ce chemin.